Livres - BD

Il y a quelque chose d’un peu homérique chez ce philologue passionné qu’est Willy Deweert. Une impétuosité et un enthousiasme doublés d’une vigoureuse rage de convaincre. Ses élèves s’en souviennent, à qui il enseignait jusqu’il y a dix ou quinze ans le français, le grec et le latin en classe de rhétorique au collège Saint-Michel de Bruxelles.

Aujourd’hui, à 75 ans, l’ancien jésuite - resté douze ans fidèle à la Compagnie de Jésus - manie une plume alerte. Inventeur du thriller mystique, l’auteur des "Allumettes de la sacristie" (Desclée de Brouwer, 1998 - Points, 2000) et du "Manuscrit de Sainte-Catherine" (Mols/DDB, 2010) n’aime rien tant qu’à fureter dans les caves et dédales du Vatican. Il y faut vraisemblablement aussi quelque goût de la provocation.

Dès 1993, il publiait un ouvrage ambitieux, "Éduquer pour l’éternité", où il interpellait son lecteur sur la place des jeunes et l’avenir de l’enseignement. S’inquiétant en toute légitimité de la vocation des branches scolaires pourvoyeuses d’âme et de sens à l’heure d’une société obsédée par la "rentabilité" des filières.

Deux ans plus tard, à travers "La Tunique de Nessos", Willy Deweert commettait un second essai, sur l’indécence contemporaine et le risque d’appauvrissement de la personne humaine. À présent, il revient en force sur le sujet, cette Indécence à laquelle il prête même une lettre majuscule pour en souligner dûment la gravité.

L’indécence, mais qu’est-ce donc ? Notamment ce qui choque par sa démesure, dit-il. Pour notre époque plus singulièrement, une prépondérance du matériel, du particulier, du présent et du profit sur le spirituel, l’universel, l’humain et le social. "C’est le refus, conscient ou inconscient, d’essayer de rompre le monopole d’un système qui a pris les êtres humains en otages."

Qu’on se le dise, il n’entend pas ce livre comme le propos d’un gauchiste aigri ou d’un pamphlétaire haineux, mais d’un homme excédé par tant d’arrogance, d’outrecuidance, de perversité et de cupidité. Un homme qui ne se résigne pas à la fin de l’histoire, c’est-à-dire à une postmodernité qui consacrerait définitivement l’individualisme forcené, et toutes les boulimies d’un ego maladivement dilaté.

Indigné, bien sûr il l’est, comme beaucoup de monde. Mais il veut pousser plus loin la révolte de Stéphane Hessel. C’est à la résistance qu’il convie désormais, contre les molles collaborations dont on se fait chaque jour les tièdes et faibles héros. Car peut-être, comme disait Kant, l’homme ne possède-t-il pas les moyens intellectuels de ses ambitions. Alors, pour survivre, "chacun a besoin d’un aimant : les îles lointaines, la femme du voisin, le loto, l’indépendance; banqueter, boire, s’envoyer en l’air".

Pour être vive et originale, la mercuriale de Willy Deweert n’est pas neuve dans l’esprit de ce temps. Mais pour autant, l’auteur tente d’éviter l’écueil du "tous pourris", propos de comptoirs et slogan de tabloïd, dit-il, "totalement inapproprié dans cet essai qui s’en prend aux systèmes, à ceux qui en profitent, usurpent le pouvoir, manipulent autrui, et non à la grande majorité des citoyens du monde qui font ce qu’ils peuvent là où ils sont".

Reste que tinte la colère, quand il s’insurge contre les maquignons du foutoir socio-économique. Contre les toujours contents d’eux-mêmes, les parfaits, les sans-faute, les je-sais-tout, les coachs qui pilotent les pusillanimes "et ne voient dans les mises en garde du danger qui se profile à l’horizon que le catastrophisme de médias en mal de publicité". Contre l’adultération d’un système mis en place pour lui-même, et non plus pour l’homme; sauf un petit nombre qui en tire un profit considérable.

Pour faire bonne mesure, Willy Deweert rappelle que subsistent heureusement un tronc de valeurs collectives, des revendications écologiques, une vie associative foisonnante, des initiatives de jeunes, etc. Il demeure donc des êtres humains, des actions louables, des projets porteurs, quelques traces au moins d’un personnalisme responsable. Il n’a pas lui-même abdiqué tout espoir. "Quelques-uns se mobilisent. Ils deviennent une foule. Ils se mettent en marche."

Mais le courroux l’emporte. Il se demande où sont passés Michel-Ange, Mozart et Proust. Et à quoi servent ces opéras, ces livres, ces peintures, ces cathédrales s’il n’y a pas quelque dimension surnaturelle qui ferait de l’homme "un existant à part, unique en son genre, destiné à cohabiter avec les ‘dieux’" ? Alors, il ausculte rigoureusement la finance, la politique, l’école, l’Église, les médias, le sport, l’informatique, dans toutes leurs collusions. À travers le procès du "Je" qui, cette fois, a bel et bien fini d’être un autre. À croire que l’homme n’est plus le sujet de son monde.

Indécence Willy Deweert Mols/DDB 170 pp., env. 18,50 €