Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Et encore une belle surprise venue du Nord ! "Rosa candida", le roman de l’Islandaise Audur Ava Olafsdottir, est un beau coup de cœur. Un conte d’apprentissage, à mi-chemin entre "Le fabuleux destin d’Amélie Poulain" et Beckett. Une histoire rafraîchissante, mais qui évoque la mort, la paternité, le lien à la nature, de manière fort originale. Tout est déjà dans cette remarque du jeune "héros" du livre, un homme décalé, à côté du monde, candide et tendre : "De quoi avez-vous envie ?" lui demande la serveuse d’un restaurant. "C’est la pire question qu’on puisse me poser car elle touche aux tréfonds de mon être. Je ne sais pas encore ce que je veux, il me reste tant de choses à expérimenter et à comprendre." Quel est notre désir ?

"Rosa candida" démarre quand la mère du jeune Arnljotur vient de mourir dans un accident de voiture et qu’il croit de son devoir de s’occuper d’une roseraie célèbre mais abandonnée d’un monastère lointain d’un pays du sud. Il veut aussi apporter la "rosa candida", à huit pétales et sans épines, que sa mère, botaniste, avait cultivée avec lui.

Dans un road movie, il quitte cette Islande de lave et de tremblements de terre pour aller sur le Continent, vers son destin. Jusqu’alors, il a 22 ans, il avait subi sa vie. Il est temps de la comprendre. Il laisse en Islande son frère jumeau, autiste, "dont la qualité", dit-il, "est qu’il ne change jamais d’humeur, qu’il est toujours content et qu’il ne sait pas mentir". Il abandonne aussi son vieux père de 80 ans, mais il lui téléphone régulièrement pour lui demander les recettes de l’églefin panné à la poêle, la soupe de cacao à la crème fouettée, la soupe au flétan ou le pâté au hérisson. Mais, surtout, en s’éloignant, il a le spleen de sa fille de neuf mois, qu’il ne connaît pas. Elle s’appelle Flora Sol, un nom sur la fleur qui inspire tout le livre et le soleil qu’on cherche toute sa vie. Elle est le fruit d’une brève étreinte, une nuit d’hiver, dans la serre aux roses. Il n’a connu la mère, Anna, une généticienne (rien n’est innocent dans le roman), qu’à cette occasion. Son voyage sera une manière de découvrir la paternité à l’envers : d’abord avoir un enfant, puis penser aux femmes ("je trouve la vie affective des femmes très complexe", pense-t-il, "et leurs réactions souvent imprévisibles"), puis, enfin, nouer un lien d’amour avec sa fille.

L’originalité de "Rosa candida" est aussi qu’Arnljotur est un jeune homme, très féminin, plongé dans son monde à lui, cocasse et triste, qui peine à s’ouvrir à la vie. Au monastère où il atterrit, il rencontre Frère Thomas, un moine passionné de films d’art et d’essai. Sa cellule est tapissée de centaines et de centaines de cassettes et de CD qu’il visionne chaque soir. Frère Thomas tente de répondre aux questions existentielles d’Arnljotur sur l’amour, les femmes, la paternité, la mort, en l’invitant à visionner avec lui des films qui en parlent : du "Septième sceau" de Bergman aux films de Tarkovski, du "Festin de Babette" aux films d’Antonioni qui, dit le frère Thomas, "te permettront de comprendre pas mal de choses sur la vie sentimentale des femmes".

"Rosa candida" a un don d’étrangeté et de naïveté pour parler de l’essence de la vie. Le jeune Arnjlotur accepte sa petite Flora Sol et il apprend que les roses ont aussi des épines, mais que "la beauté est dans les yeux de celui qui regarde", lui a dit le frère Thomas.


Audur Ava Ólafsdóttir, Rosa candida, éd. Zulma, 264 pp.