Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Avec "Avenue des mystères", on retrouve le John Irving du "Monde selon Garp" : l’histoire foisonnante de toute une vie, d’un personnage ressemblant à bien des personnages de John Irving et à l’écrivain lui-même.

Débordements

Cela nous vaut un gros roman comme toujours chez Irving, tumultueux, drôle, baroque, picaresque, cru, parfois répétitif et foutraque, que retrouveront avec plaisir surtout les fans d’Irving habitués à ses débordements. Avec, bien entendu, des personnages complètement improbables, névrosés mais attachants, taraudés par leurs histoires compliquées.

En sous-texte de cette histoire pleine de couleurs, il y a une réflexion de John Irving sur la puissance de l’imagination, sur le rôle de l’enfance dans la vie d’un écrivain, sur la place du roman et le bilan d’une vie.

Un écrivain "mexicano-américain" à succès, Juan Diego Guerrero, au soir de sa vie, se rend aux Philippines pour accomplir une promesse faite jadis à un hippie américain avec qui il avait sympathisé et qui était mort à Oaxaca. Tout le roman mêle ce voyage de l’écrivain avec ses souvenirs d’enfance qui lui reviennent en pagaille.


Il est né au Mexique sur une décharge. Pas tout à fait orphelin. Sa mère est une prostituée la nuit et, le jour, elle fait le ménage chez les Jésuites. Elle meurt écrasée par l’immense statue de la Vierge qu’elle était en train d’épousseter.

Boiteux à vie

Le père est inconnu (thème récurrent chez Irving) même si on soupçonne "le chef", celui qui, un jour, a reculé son camion sur le pied du jeune Juan Diego le rendant boiteux à vie, symbole d’une enfance boiteuse.

Juan Diego apprend tout seul à lire, y compris en anglais. Tous les miracles sont possibles chez Irving. Juan Diego a une sœur, Lupe, débile, qui marmonne des phrases sibyllines que seul son frère sait interpréter. Mais elle a aussi le don de lire dans les consciences et de voir les intentions cachées des gens. Son langage d’enfant est cru : "Laissez nous descendre de votre taxi puant, espèce de bite de tortue. Notre chauffeur a baisé tellement de putes qu’il a le cerveau aussi ratatiné que ses couilles".

"Juan Diego éprouvait parfois le besoin de préciser: 'Je suis mexicain - je suis né au Mexique et j'y ai grandi'. Ces derniers temps, il s'était mis à dire: 'Je suis américain, je vis aux Etats-Unis depuis quarante ans'. Et quand il voulait désamorcer la question identitaire, il déclarait volontiers: 'Je suis un homme du Midwest, de l'Iowa pour être précis'. (Les premières phrases du roman)

Les deux enfants sont pris en charge par un orphelinat, puis confiés à un cirque où ils croisent la belle Dolorès et le dompteur de lions - Irving pour une fois délaisse les ours. Lupe est mise à contribution pour lire les pensées des lions mais elle se fera dévorer par le mâle. Lors de sa crémation, la statue de la Vierge a pleuré.

Passé mexicain

Sur fond de ce passé mexicain, il y a la guerre entre la Vierge Marie et la Vierge noire de Guadalupe que l’écrivain retrouve à Manille.

On vous passe les mille et une aventures de Juan Diego finalement emmené en Iowa et adopté par un couple formé d’un jésuite homosexuel qui aime s’autoflageller avec un fouet et d’un travesti, couple qui mourra du sida.

Ce passé revient par saccades dans la tête de l’écrivain en voyage aux Philippines. Il souffre de problèmes cardiaques qui l’obligent à louvoyer entre les bêtabloquants et le Viagra quand il doit suppléer aux effets secondaires du médicament. Dans ses divagations et ses rêves d’enfance, il parle tout seul ou pleure.

Deux femmes

Durant son voyage, il rencontre deux femmes, Miriam et Dorothy, mère et fille, qui se succèdent dans son lit pour des festivités très chaudes. A-t-il rêvé ? Sont-elles des fantômes, des succubes, des anges de la mort qui approche ?

"L’enchaînement des événements, la trame de nos vies, ce qui nous mène sur le chemin, autant de mystères", écrit John Irving. La vraie puissance de l’écrivain est alors bien celle de l’imagination qui lui permet de dompter la mort en créant une vie qu’il aurait aimé vivre. On peut être le vrai Shakespeare en ayant eu une vie terne. C’est cela la vraie "avenue des mystères" qui amène un jeune garçon à devenir un écrivain célèbre. Une question qui doit tarauder John Irving à 74 ans.


John Irving, "Avenue des mystères", traduit de l’anglais (Etats-Unis), par Josée Kamoun et Olivier Grenot, Points Seuil, 624 pp.