Livres - BD Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


"Les Bolt’, comme ils se surnomment volontiers, forment un clan, composé de noms prestigieux: Christophe Boltanski, grand reporter à “L’Obs” et prix Femina avec son roman “La cache”; son père Luc, sociologue et poète; son oncle Christian, mari d’Annette Messager, grand artiste contemporain; Jean-Elie, linguiste. Le grand-père, Etienne, fut un grand médecin et la grand-mère, Myriam, écrivait des romans sous le pseudonyme d’Annie Lauran.

Les grands-parents s’étaient installés dans un hôtel particulier à la très huppée rue de Grenelle, à Paris.

A énoncer cela, on s’attend à un livre “glorieux” et c’est tout le contraire. Cette tribu s’avère totalement singulière, soudée comme une bande, originale comme des soixante-huitards, insaisissable, foutraque et formidable.

Christophe Boltanski part à la recherche des Boltanski en suivant comme fil conducteur l’hôtel de la rue de Grenelle de ses grands-parents, qui fut si longtemps le repaire de la famille, le cocon, son ventre fécond. Il en explore les pièces, de chapitre en chapitre, y ajoutant un plan comme dans un jeu de Cluedo où on cherche l’arme du crime.

Celle-ci se nomme “La cache”, un tout petit espace de 1,2 m de haut et 1 m de large où le grand-père Etienne devait se cacher de 1942 à 1944, à la moindre alerte pour éviter d’être, comme Juif, déporté et gazé. Il avait orchestré un faux départ, divorçant de sa femme, claquant la porte pour que les voisins prompts aux dénonciations le croient parti. Faisant envoyer de loin des lettres de sa main, à sa femme. Une “cache” qui est comme la métaphore de tout cet hôtel où la tribu Boltanski n’a cessé de se cacher, de se lover, de se réchauffer les uns aux autres.

Leur histoire très romanesque est complexe, un “micmac” que le livre rend bien.

Les grands-parents étaient des immigrés venus d’Odessa (ville restée antisémite même sans Juifs). Le grand-père se convertit au christianisme au début des années 30, ce qui ne l’empêcha pas d’être menacé par Vichy. La mère avait attrapé la polio et vécut toute sa vie sur des jambes flageolantes, s’efforçant de ne rien laisser paraître.

Ils auraient pu être des grands bourgeois, mais chez eux, on se lavait peu, on dormait tous ensemble, “Mère-Grand” donnait des cours à la place de l’école. Le clan se déplaçait, serré comme des sardines, dans une Fiat500. C’était, raconte Christophe Boltanski, qui avait décidé d’aller habiter chez ses grands-parents à 13 ans : “Le va-et-vient constant. Les amis qui déboulent sans prévenir. Le mépris à l’égard des règles habituelles de bienséance. Les pieds nus, les mains dans les plats. La possibilité de presque tout dire. L’énergie. La lumière, malgré les ténèbres.”

Les amis qui venaient, souvent des Juifs survivants, étaient à leur image : “d
es parias malgré leur mode de vie bourgeois. Des êtres à la fois brillants et brisés, des naufragés sans repères, délivrés de toute attache, animés par un sens aigu du provisoire. Leur sens du relatif, leur conscience de la précarité de l’ordre social, les rendaient aussi plus libres, plus ouverts, plus indulgents malgré leurs vies pleines de morts”.

Y a-t-il alors un lien entre cette vie hors du commun des Bolt’ et la créativité exceptionnelle de ses membres ? Christophe Boltanski pose la question : “L’enfermement favorise-t-il la créativité ? L’imaginaire se développe-t-il plus aisément dès lors qu’il n’est pas confronté au réel ?”


Christophe Boltanski, "La cache", Folio n° 6230, 336 pp.