Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


Avec "Tout ce qui est solide se dissout dans l’air", son premier roman, Darragh McKeon offre de la catastrophe de Tchernobyl un point de vue comme on en a jamais lu. A travers un objectif dont la focale est sensible à l’héroïsme, aux passions et aux drames évoluent quatre personnages qui vont voir leur destinée à jamais bouleversée, de Moscou à la campagne biélorusse. Prodige prometteur du piano, Evgueni, neuf ans, est le souffre-douleur des autres écoliers. Maria, sa tante, une ancienne journaliste dissidente, travaille désormais docilement dans une usine. Grigori, son ex-mari chirurgien, s’abrutit de travail pour échapper à ses démons. Pour sa première participation à une partie de chasse, Artiom voit une étrange aube rouge se lever. Quatre anonymes parmi tant d’autres appelés à jouer malgré eux un rôle dans l’Histoire, après le 26 avril 1986.

Comment un jeune auteur (il est né en 1979) en est-il venu à s’intéresser à ce sujet ? "En Irlande, Tchernobyl reste un sujet très vif : beaucoup d’enfants touchés par l’accident nucléaire ont été accueillis chez nous grâce à un organisme caritarif, notamment dans mon village. Ils ne parlaient pas anglais, je ne parlais pas russe, mais leurs histoires circulaient, ce qui a suscité ma curiosité. Plus tard, vers 17-18 ans, j’ai vu un documentaire qui montrait les paysans revenus sur leurs terres, même si tout avait été irradié. L’attachement à la terre est un thème typiquement irlandais qui me touche : mon père est agriculteur."

Même s’il est difficile pour Darragh McKeon de définir comment tout a commencé, son point de départ s’est forgé dans les lieux : les appartements à Moscou et la campagne biélorusse. Ce, alors que son roman a avant tout une portée politique. "Je me suis simplement intéressé à des gens qui vivaient une période très politisée, et le roman l’est devenu. George Orwell a dit un jour qu’il aurait aimé écrire des romans pastoraux sur l’apiculture, mais que l’époque ne le lui a pas permis. C’est un peu la même chose pour moi." Serait-ce selon lui le rôle de l’écrivain de témoigner, voire secouer les consciences ? "Ce n’est pas un rôle. Le titre du roman le dit clairement : ce qu’on pense peut devenir poussière, et c’est à l’écrivain de montrer que tout peut être volatil. On a tous des préjugés, des idées toutes faites, puis on rencontre des gens, et on comprend que la réalité est autre."

Avant d’être romancier, Darragh McKeon a dirigé une troupe de théâtre. Une expérience qui a influencé son travail d’écrivain, mais pas comme il l’attendait. "Je pensais que cela m’aiderait pour l’écriture et l’intrigue, mais ce ne fut pas le cas. En tant que metteur en scène, vous êtes habitué à observer les dynamiques entre les êtres, à voir ce qui est vivant ou mort, quand l’alchimie fonctionne entre les acteurs, quand ils sont trop loyaux vis-à-vis du texte. J’ai donc développé cet instinct, et ce fut une précieuse aide."

Des personnages qui ont une vraie épaisseur et une grandeur d’âme, un scénario bien ficelé, une intéressante réflexion sur la destinée, une place essentielle réservée à l’art malgré les circonstances tragiques : "Tout ce qui est solide se dissout dans l’air" marque l’entrée sur la scène littéraire d’un écrivain à suivre de près.


Darragh McKeon, "Tout ce qui est solide se dissout dans l'air", 10/18 n° 5186, 449 pp.