Livres - BD Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique. 

"Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle et chapeautée d’ailes m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence." C’est avant tout une formidable histoire d’amour née d’une "pétaradante rencontre" que conte Olivier Bourdeaut dans "En attendant Bojangles", un premier roman tendre et grave qui a recueilli de nombreux suffrages tant auprès des lecteurs que des jurys littéraires (il reçut en 2016 le Grand prix RTL-Lire, le prix France Télévisions et le prix du roman des étudiants France Culture-Télérama). Un texte comme on en lit peu, qui peut faire écho à l’univers de Boris Vian, n’est pas sans rappeler la formidable voix de Momo dans "La vie devant soi" d’Emile Ajar/Romain Gary, et dont la figure féminine centrale est sœur de Zelda Sayre, la brillante et fantasque épouse de l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald.

Famille pas banale

Il y a les fêtes où l’on danse et boit, les sorties en ville avec un oiseau en laisse, les prénoms qui changent chaque jour, les lettres reçues jamais ouvertes qui s’amoncellent dans un coin du hall en une "montagne joyeuse et mœlleuse qui faisait partie du mobilier". Dans cette famille (un père, une mère, un fils) pas banale, tout est mis en œuvre pour donner à la réalité des contours flamboyants et masquer les sombres tourments. Et tant pis s’il faut pour cela user et abuser du mensonge, car c’est toujours dans un esprit de bienveillance et d’amour.


"Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel." Attentif, généreux, le mari n’est jamais dupe de l’état véritable de son épouse et, à sa manière innocente, le fils non plus. Et lorsque la situation prend un tour inquiétant, que la réalité devient menaçante, père et fils décideront que la fête doit continuer, à n’importe quel prix.

"Mon père m'avait dit qu'avant ma naissance, son métier c'était de chasser les mouches avec un harpon. Il m'avait montré le harpon et une mouche écrasée."  (début du roman)

Alternant la voix du père (dans des carnets secrets) et celle du fils, ce roman propose une voie où poésie et chimère s’entremêlent pour parler de la folie - qu’elle porte le nom d’hystérie, de bipolarité ou de schizophrénie. Ce, tant vis-à-vis de la malade elle-même que d’un enfant pour qui il faut dédramatiser. Quand toujours demeure possible le recours à "Monsieur Bojangles", une chanson interprétrée par Nina Simone, une musique "belle, dansante, mélancolique" qui emporte le couple dans un monde accessible à eux seuls. Car s’abandonner à la danse, éperdument, permet de lâcher prise - n’est-ce pas là un des bienfaits de l’art : offrir une échappatoire ?

Précieuse féerie

Si certains esprits chagrins pourraient refuser de croire à cette histoire, elle n’en demeure pas moins porteuse d’une précieuse féerie et gonflée d’une sincère affection. Il faut parfois mentir pour continuer la partie. Il faut parfois la béquille du roman pour supporter le pire.


Olivier Bourdeaut, "En attendant Bojangles", Folio n° 6308, 172 pp.