Le "Poche" de la semaine : Eric Reinhardt, "L'amour et les forêts"

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

“L’amour et les forêts” est, en apparence, aux antipodes du précédent roman d'Eric Reinhardt, “Le système Victoria”. Dans ce dernier, on suivait les pas d’une femme du XXIe siècle, battante et ogresse. Ici, il décrit les souffrances d’une Bovary d’aujourd’hui, provinciale emprisonnée dans un couple mal assorti, sous l’emprise d’un mari minable et dangereux pervers narcissique. Comme pour mieux indiquer son immersion dans la grande littérature symboliste, Eric Reinhardt cite plusieurs fois dans ce roman l’écrivain, fan d’Edgar Allan Poe, Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889).

Mais même si les différences avec “Le système Victoria” sautent aux yeux, il reste une permanence dans l’œuvre d’Eric Reinhardt : la littérature et l’amour peuvent-ils nous sauver ? Peuvent-ils ouvrir un peu du ciel qui pèse sur nos prisons existentielles ?

L’écrivain se met en scène dans son rôle de romancier rencontrant par hasard, lors d’une séance de dédicaces, Bénédicte Ombredanne, une professeur de lettres à Strasbourg qui connaît bien ses livres et a admiré son roman “Cendrillon”. Séduit par cette femme sensible et intelligente, il cherche à la revoir et, peu à peu, Bénédicte Ombredanne lui dévoile l’enfer de sa vie.

Elle est mariée à un homme minable, paranoïaque, pervers. Et elle est incapable de le quitter. Elle a tenté un jour de le fuir, de trouer les murs de sa cellule en rencontrant, en une folle journée, Christian, un antiquaire, un amant si attentionné choisi sur Internet. Ils ont passé une journée de rêve et de passions dans la forêt (symbole de l’âme humaine), à apprendre le tir à l’arc. Une image très XIXe siècle. Mais elle a payé cher sa fuite, par un regain de sadisme sourcilleux de la part de son dictateur de mari. Elle ne pourra échapper à cet enfermement que par la mort.

Le roman parvient à très bien mêler ce romantisme ancien et la vie moderne. Le style d’Eric Reinhardt peut être tantôt proche de Villiers de L’Isle-Adam, tantôt s’encanailler à détailler les messages grivois sur Meetic.

Si Bénédicte Ombredanne peut nous énerver – pourquoi ne se révolte-t-elle pas davantage contre son tyran domestique ? –, on sait que la réalité n’est pas toujours si simple et qu’une mère de famille, en2014, peut s’enferrer ainsi dans des pièges insolubles.

Elle a cru pouvoir s’échapper par la force de l’amour et par la littérature, deux portes entrouvertes. Elle a échoué. Mais dans un retournement fascinant du récit, son échec devient le sel de la seconde partie du roman quand Eric Reinhardt part à la recherche de son héroïne qui ne lui répond plus et veut comprendre le destin de Bénédicte Ombredanne, sa fan devenue la figure tragique de son roman.

Le tir à l’arc dans la forêt devient le symbole de l’amour qui rate si souvent sa cible, mais aussi celui de la littérature qui lance ses pointes à l’aveugle et nous touche, quand c’est Eric Reinhardt qui tient l’arc.


Eric Reinhardt, "L'amour et les forêts", Folio n° 6059, 413 pp.