Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Etgar Keret, né en 1967 à Tel-Aviv, est l’écrivain israélien le plus populaire en Israël. Il est aussi scénariste de bande dessinée et cinéaste. Son nouveau livre, “7 années de bonheur”, est une délicieuse chronique des sept années qu’il a vécues entre la naissance de son fils Lev et la mort de son père.

Keret est considéré comme le chef de file de la jeune littérature israélienne. Il livre, dans ses récits très courts, à l’esthétique tragicomique, où Kafka n’est jamais très loin, une certaine vision de la société israélienne, qui en dit souvent plus que les longs discours politiques. Keret a également été primé pour ses films. “Les Méduses”, réalisé avec sa femme, Shira Gefen, fut Caméra d’Or au festival de Cannes en 2007.

Pourquoi ces livres sont ils faits d’histoires de quelques pages à peine ? “J’ai souvent dit que mes histoires sont comme des explosions et je ne sais pas comment faire exploser lentement”, nous avait-il dit.

Ses nouvelles sont universelles et, dans ce nouveau recueil, elles parlent de la vie, du lien entre un père et son fils, mais elles sont aussi ancrées dans la réalité israélienne que Keret, laïque de gauche et pacifiste, raconte avec un humour formidable : évoquant sa sœur devenue ultra-orthodoxe aussi bien que la vie quotidienne sous la menace terroriste. Mais ce climat est paradoxalement fertile, estime Keret : “J’ai toujours dit qu’Israël n’est pas nécessairement un bon endroit pour vivre mais c’est, assurément, une place merveilleuse pour devenir écrivain. Le fait qu’un endroit si exigu soit si “riche” d’une telle variété de problèmes existentiels rend l’écriture très aisée. Le conflit est l’essence même d’un bon art. Il existe très peu d’œuvres dans le monde dont l’origine ne viendrait pas de la friction entre des idées”.

Dans ces livres précédents, Keret choisissait l’imaginaire mais, ici, à 47 ans, l’écrivain se penche pour la première fois, avec le même humour décalé, sur sa propre vie, quand il fut “à la fois père et fils”. Il a choisi de ne pas publier ce recueil en Israël, car “il est plus facile de se confier à un inconnu dans un bar qu’à son voisin de palier”.

Le résultat est formidable et drôle, mais aussi amer et mélancolique que la nécessité de survivre dans un monde cinglé. Il raconte 35 saynètes vécues durant ces 7 années : l’attente à la maternité juste au moment d’un attentat suicide et le journaliste qui lui demande un témoignage; une voisine de banc public qui lui demande déjà si son bébé fera l’armée; comme dans le film “La vie est belle”, il doit inventer le jeu du pastrami pour que son fils accepte de se coucher pendant l’alerte aux missiles du Hamas, etc. Pour Keret, l’écrivain peut, un peu mieux qu’un autre, décrire l’“inconcevable réalité du monde”. Sa femme lui dit : “tu n’arrêtes pas de réinventer notre vie pour en faire quelque chose de plus intéressant”.

Un jour, un ami lui explique que l’Iran aurait sa bombe et l’enverra sur Israël. Keret et sa femme décident alors de ne plus s’en faire : à quoi bon encore économiser, à quoi bon faire encore la vaisselle si nous serons bientôt pulvérisés ?

Etgar Keret voyage beaucoup pour ses livres et cela nous vaut de savoureuses histoires sur les vols, les taximen ou les Suédois qui trouvent le mode de vie juif si bio. II évoque avec pudeur et justesse son père rescapé des camps qui meurt d’un cancer et sa mère venue de Pologne et pour laquelle il trouve, à Varsovie, une maison aussi étroite que ses nouvelles littéraires.

Le plus magique est que ses réflexions pleines de douce insolence nous touchent tant. Chaque père, chaque fils, chaque humain, peut y trouver une émotion belle comme la vie.

Au volume original, une nouvelle inédite a été ajoutée: "Sept jours de deuil".


"7 années de bonheur", Etgar Keret, traduit de l’anglais (Israël) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Points Seuil n° P4118, 186 pp.