Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

En novembre 2013, alors qu’il tourne le clip "Jack et la mécanique du cœur", Mathias Malzieu, chanteur du groupe de rock français Dionysos, a l’impression que son cœur va exploser. Il a la "sensation d’avoir une noisette à la place des poumons et de respirer dans une paille bouchée". Une prise de sang plus tard et le voilà aux urgences. Taux anormalement bas de globules rouges dans le sang, risque d’accident cardiaque. L’homme n’en est qu’au début de ses émotions. Outre ses globules rouges, on lui apprend que ses plaquettes et ses globules blancs sont également atteints. Dans un premier temps, le service hématologique qu’il fréquente pense à une leucémie aiguë avant que des examens plus approfondis - un "traumatisant" myélogramme - révèlent une "aplasie médullaire, autrement dit arrêt du fonctionnement de la moelle osseuse. Une maladie du sang aussi grave que rare" développe l’intéressé au tout début du quatrième chapitre de son "Journal d’un vampire en pyjama".

En chambre stérile

"Ma seule possibilité de résister, c’est d’écrire" : la rédaction de ce livre, il la commence quand il rentre en chambre stérile. Tout y est véridique. "Il y avait déjà tellement de choses à raconter qui étaient complètement surnaturelles que cela n’aurait pas été juste d’inventer des choses par-dessus", précise l’auteur. Sa plume est alerte, sans pathos, et l’humour le dispute à la poésie. Un exemple : "Ça peut arriver à tout le monde et ça n’arrive à presque personne. Une centaine de cas seulement en France. Pour la plupart des enfants ou des personnes âgées. Je suis un collector."

Un livre, d’abord, puis un CD vont permettre à celui qui mène de front carrière musicale et littéraire (8 albums depuis 1996 et autant de livres) de "résister" donc - le journal n’ayant pas été, dans un premier temps, destiné à être publié. "En me relisant, je me suis rendu compte que j’avais envie de faire partager cette expérience. C’est une aventure, avec le méchant au milieu, mais je voulais surtout parler des gens extraordinaires que j’ai côtoyés", nous raconte le chanteur écrivain qui, alors qu’on le rencontre, se révèle beaucoup moins boute-en-train que ses concerts ou son écriture auraient pu le suggérer.

Fan de skateboard

On a débarqué à l’entretien avec un skateboard millésimé années 70. "C’est celui de votre gamin ?" nous lance Mathias Malzieu. Euh, pas vraiment. Une passion commune, dirons-nous. En citation liminaire de l’ouvrage, l’auteur épingle, en effet, le commentaire que lui a fait le professeur Peffault de Latour, spécialiste des greffes à l’hôpital Saint-Louis : "C’était bien la première fois qu’un patient venait à ma consultation en skateboard." "Dès que j’ai été hospitalisé, j’ai suivi les recommandations que l’on m’avait imposées avec le plus de sérieux possible." Une seule entorse : la pratique du skate. Saigner (en tombant, par exemple) est un risque qu’il ne peut pas prendre car il doit éviter toute menace hémorragique, à un point tel qu’il ne peut plus se brosser les dents, mais seulement se rincer la bouche. "Par rapport à mes problèmes de santé, le skate m’a permis de rester connecté à ce que je suis. Quand vous êtes hospitalisé, l’ego est complètement déchiré. Cela peut être intéressant pour se remettre en question, mais cela peut aussi être dangereux pour le désir. Le skate m’a permis de rester moi-même sans pour autant prendre des risques démesurés."


Appel au don

Au chapitre "La greffe", daté 21 octobre 2014, Mathias Malzieu écrit : "J’aimerais bien moi aussi sauver la vie de quelqu’un un jour." Et le lecteur ! Comment rester de marbre après avoir vécu au plus près les péripéties de notre protagoniste (transfusion de globules rouges, de plaquettes, stabilisation des globules blancs avant rechute, recherche d’un donneur de moelle osseuse - une chance sur un million) ? "La moelle osseuse, c’est facile à donner. C’est un message qu’il faut transmettre. C’est comme quand on donne du sang. C’est un peu plus long. Une après-midi d’hôpital avec ponction. Sans douleur car avec anesthésie", détaille Mathias Malzieu. C’est finalement une greffe du sang de cordon ombilical dont il bénéficiera. "Une technique dont je n’avais jamais entendu parler jusque-là", écrit-il. A travers sa maladie, l’artiste a plongé dans la médecine du futur. "Le sang d’embryon apparaît comme quelque chose de plus ‘naturel’ parce que cela se reconstruit vraiment comme des graines qui poussent. Maintenant, ce que les chercheurs espèrent, à terme, faire avec des cellules souches, c’est reconstituer des cœurs, des poumons, des reins, des foies", commente celui qui est devenu, par la force des choses, un expert en la matière.


Public assis

Tout qui a déjà assisté aux concerts de Dionysos sait que le groupe offre de véritables moments festifs. En clone de Marsupilami, Mathieu Malzieu se donne à fond. A tel point qu’il s’est fait plusieurs claquages aux mollets, qu’on a dû lui rouler des strapp et qu’une heure de kiné avant et après concert se révélait indispensable. Cette fois, Dionysos va réduire la voilure. "Je ne me suis pas dit : je vais faire des chansons plus lentes parce que j’ai 40 ans et que j’ai eu un problème de santé. Le truc est sorti comme ça", veut croire le chanteur. Outre les tournées acoustiques, il y a aussi les concerts-lectures de ses ouvrages qui auraient naturellement aiguillé le groupe vers un choix que les membres qualifient de "radical". "On ne va jouer que dans des salles assises. Le rapport à l’écoute y est différent : ce que tu perds en performance sportive et en énergie brute, tu le gagnes en écoute, en complicité, en convivialité", relève Mathias Malzieu.


"Journal d’un vampire en pyjama", Mathias Malzieu, Albin Michel, 233 pp., env. 18 €.