Livres - BD Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"J’exprime ma profonde gratitude à tous ceux qui, au fil des années, gardent vivant le souvenir de John Brown." Par ce seul remerciement inscrit en final de "L’Oiseau du bon dieu", James McBride (New York, 1957), qui est aussi scénariste, compositeur et musicien de jazz, montre son attachement à John Brown (1800-1859), un des premiers abolitionnistes qui, pour parvenir à ses fins, en appela à l’insurrection armée. Celui-ci est à l’origine du massacre de Pottawatomie (1856) et d’une tentative de rébellion sanglante à Harpers Ferry (1859) qui lui vaudra d’être condamné pour trahison et pendu. L’action de cette figure aujourd’hui méconnue marque les prémices de la guerre de Sécession (1861-1865). De cette page fondamentale de l’histoire des Etats-Unis, James McBride tire un roman épique, souvent cocasse, parfois burlesque, dans lequel on ne s’ennuie jamais.

"Être libre, ça valait pas un pet de lapin"

Henry Shackelford, douze ans, est un esclave pas forcément mécontent de son sort. Un jour de 1856 débarque dans sa ville le Vieux John Brown qui le libère de sa condition et l’emmène avec lui. S’ensuit une existence de vagabondage avec ce chef à la religiosité extrême, "bandit sanguinaire" (sa tête a été mise à prix mille cinq cents dollars) dont la prétendue terrifiante armée ne compte en réalité qu’une quinzaine d’individus dépenaillés et décharnés. Sauf que pour Henry, "être libre, ça valait pas un pet de lapin". Il a faim, est déguisé en fille par John Brown pour plus de commodité et ne comprend pas précisément les visées de son bienfaiteur.

Surnommé L’Echalote, élevé au rang de porte-bonheur, Henry ne cesse de penser à s’enfuir mais peine à passer à l’acte. Campements de fortune dans la prairie ou la forêt, bordels de l’Ouest, salons de philanthropes, ferme servant de couverture : entre ardeur et découragement, coups d’éclat et revers, le voilà à la fois témoin et acteur. Et l’enfant se met à évoluer, à découvrir l’amitié, à construire ses propres opinions sur le monde. "C’était pas l’esclavage qui me donnait envie d’être libre. C’était mon cœur." Il rencontre Frederick Douglass et séjourne un temps chez cet homme politique et auteur demeuré célèbre de "La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même", un témoignage qui marqua les esprits dès sa parution en 1845.

"Notre présence en territoire abolitionniste me remplit de gratitude, qu'il a claironné, assis sur son cheval, tout en scrutant les alentours. Même l'air semble plus clair. La liberté vit en ces lieux, compagnons. Nous sommes chez nous. Nous nous reposerons ici les mois d'hiver." (extrait)

Mais "L’Oiseau du bon dieu", roman truculent et haut en couleur, met aussi le doigt sur les contradictions du combat contre l’esclavagisme. Il s’agit ici moins de conviction que de religion. De plus, on ne demande jamais aux Noirs leur avis pour les confiner dans le rôle de ceux qui racontent à l’homme blanc l’histoire que ce dernier a envie d’entendre. "Tout le monde parvenait à faire un discours sur les Noirs sauf les Noirs." Dépossédé de volonté et d’expression propres, le Noir apparaît ici dépourvu d’identité : "être Noir, c’est un mensonge de toute façon. Personne vous voit tel que vous êtes vraiment. Personne sait qui vous êtes à l’intérieur". Avec de douloureuses conséquences. "Un individu peut pas évoluer dans la vie s’il y a pas quelqu’un qui sait qui il est. […] C’est pire que d’être n’importe quoi dans le monde extérieur." Récompensé par le National Book Award en 2013, "L’Oiseau du bon dieu" offre un regard décalé et pertinent sur des questions qui n’ont pas fini de se poser.


James McBride, "L’oiseau du bon dieu" traduit de l’anglais (États-Unis)par François Happe, Gallmeister/Totem n° 81, 475 pp.