Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Orphelin, sans ressources, Barnabas Kane a tenté sa chance à New York, en 1915. La ville était alors en plein développement, et les forces irlandaises bienvenues. "A contresens du mouvement de l’Histoire", Barnabas retrouve trente ans plus tard le Donegal. Quand il rentre avec sa femme, son fils et ses économies pour s’installer dans une ferme, le ressentiment de la communauté affleure. "En deux ans, ils avaient acquis ce que les autres mettaient trois générations à accumuler."

Lorsqu’un incendie ravage son étable, tuant son ouvrier et l’ensemble de ses vaches, Barnabas est ramené à la case départ. Accident ou acte criminel, les preuves manquent, même si dans l’esprit du fermier la malveillance ne fait aucun doute. A la douleur d’avoir perdu un ami s’ajoute la détresse financière : Barnabas n’était pas assuré et les banques refusent de lui prêter l’argent qui lui permettrait de rebondir. La main qu’il tend autour de lui ne récolte que des refus. C’est donc envers le mauvais sort et contre l’intransigeance des hommes qu’il décide, avec des moyens de fortune, de reconstruire la bâtisse sinistrée.

La présence à ses côtés d’Eskra, sa femme, importe beaucoup. Courageuse, battante, elle a assumé seule, un temps, ce qui les avait frappés. Puis n’a pas hésité à secouer Barnabas. Compagne discrète, aimante, elle sait lui tenir tête. Victime, elle aussi, de l’hostilité du voisinage, elle mène ses propres combats. Surtout, elle a pris conscience qu’il est possible de tout perdre.

La volonté de Barnabas pâtit d’une société où la religion se teinte d’aigreur et de fatalité ( "la fortune ne sourit pas éternellement aux courageux" , "vient un moment dans la vie où nous sommes tous mis à l’épreuve" ), où le passé importe plus que le présent, où rien n’évolue malgré le passage des ans. Ciels bas, ruines désolées, tourbières à perte de vue : l’âpreté du décor agglutine les hommes à leur destin. Quelle voie va choisir Barnabas, à qui l’on rappelle à l’envi qu’il n’est plus de ce pays ? Deuxième roman de Paul Lynch, "La neige noire" se déroule dans une tension permanente, où l’imprévisible côtoie le pire. Son écriture majestueuse, palpitante, parfois lyrique, compose une suite de tableaux plus marquants les uns que les autres. Pour figurer une Irlande engluée dans la noirceur.


"La neige noire", Paul Lynch, traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso, Le Livre de Poche, 312 pp.