Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"Laëtitia ou la fin des hommes" est un livre admirable, exemplaire et bouleversant. Mais fragile et délicat. L’historien et écrivain Ivan Jablonka a reconstitué la vie, la mort et l’enquête sur le crime de Laëtitia Perrais. Comme un enquêteur scrupuleux.

Ce fait divers avait enflammé la France en 2011. En janvier de cette année, la jeune fille de 18 ans avait été enlevée à Pornic, près de Nantes, poignardé, étranglée. Son corps démembré ne fut découvert que bien plus tard au fond de deux étangs. La presse s’était emparée de l’affaire pointant le "monstre" Meilhon qui s’amusait à narguer les enquêteurs de la manière la plus obscène.

Rebondissements

Les rebondissements ne manquèrent pas dont la révélation fracassante que le père d’accueil de Laëtitia qui paradait en tête des marches blanches, réclamant plus de sévérité pour les abuseurs, était lui-même un abuseur de jeunes filles.

L’affaire fut utilisée par Sarkozy, alors président de la République, pour s’attaquer à nouveau à la justice, accusée de relâcher trop vite des prédateurs et d’être fautive. Entraînant une fronde et même un grève inédite des juges dans toute la France.

Toute sa vie

Laëtitia fut toute sa vie la victime des hommes. De ses parents déficients, de son père brutal et alcoolique, de son père d’accueil, et puis de ce meurtrier, chien fou déchaîné. Elle fut aussi victime de la presse et du pouvoir sarkozyste, qui utilisa sa mort pour ses intérêts électoraux. Alors fallait-il encore revenir sur sa vie ?

Ivan Jablonka voulait le faire pour restituer l’être de Laëtitia et l’enlever à sa seule mort, pour faire revivre avec pudeur, une fille simple, cabossée par l’existence, qui ne cherchait qu’un coin de bonheur simple dans la jungle des hommes.

Il le fait à la manière de Truman Capote dans "De sang-froid" et d’Emmanuel Carrère. Comme celui-ci, il n’hésite pas de temps en temps, à exprimer ses propres émotions pour situer de quel surplomb il écrit.


Un récit minutieux, qui n’épargne rien, mais sans sensationnalisme, pour exprimer cette vie éphémère. Et le lecteur a les larmes eux yeux de voir comment le monde des hommes a pu broyer une innocence.

Au fil du récit, Ivan Jablonka s’interroge aussi sur ce qu’on fait des familles explosées, sur le fonctionnement à deux vitesses de la justice, sur aussi le courage et l’intégrité qu’il a rencontrés chez tant d’enquêteurs, de juges et de journalistes locaux.

"Toujours les mêmes"

C’est un récit qui ne laisse pas intact et qui rappelle que "nous vivons dans un monde où les femmes se font injurier, harceler, frapper, violer, tuer. Une monde où les femmes ne sont pas complètement des êtres de droit. Un monde où les victimes répondent à la hargne et aux coups par un silence résigné. Un huis clos à l’issue duquel ce sont toujours les mêmes qui meurent".

Jamais, il ne cherche à sanctifier Laëtitia ou à diaboliser son meurtrier. Il redonne à tous, et à Jessica, l’admirable jumelle de Laëtitia, leur humanité fragile. Laëtitia apparaît avec ses goûts d’ado et son orthographe impossible, avec son aspiration à un bonheur simple que les hommes lui ont obstinément refusé. Et comme il l’écrit, Yvan Jablonka "enregistre à la surface de l’eau, les cercles éphémères qu’ont laissés les êtres en coulant à pic".

"Il y a, dans la vie de Laetitia, trois injustices: son enfance, entre un père violent et un père d'accueil abusif; sa mort atroce, à l'âge de dix-huit ans; sa métamorphose en fait divers, c'est-à-dire en spectacle de mort. Les deux premières injustices me laissent désolé et impuissant. Contre la troisième, tout mon être se révolte." (extrait)

Ce récit si rigoureux, universitaire, n’en est que plus cinglant contre l’utilisation politique ou journalistique du fait divers. Certes, Sarkozy n’est pas Meilhon, mais à leur manière, ils ont été prédateurs de cette jeune vie.

Ivan Jablonka fait œuvre d’écrivain. Comme Flaubert disait que Madame Bovary, c’était lui, il écrit que "Laëtitia c’est moi" et souligne que "si on ne s’occupe pas des morts, si on ne les aime pas, que deviendront-ils ?"

Du mystère

Il aime cette idée de Patrick Modiano : "J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales".

Prix littéraire du "Monde" et prix Médicis, le récit de "Laëtitia", c’est cela : rendre du mystère et de la vie à ce qui n’avait été qu’un fait divers accrocheur. Et on en sort ému, plus humain.


Ivan Jablonka, "Laëtitia", Points Seuil, 456 pp.