Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.


Après "Le sermon sur la chute de Rome", qui lui a valu le prix Goncourt en 2012, Jérôme Ferrari a signé "Le Principe", un roman magnifique où on retrouve sa langue somptueuse, ses longues phrases proustiennes, à la fois très précises et poétiques.

Le fil de ce roman est vertigineux puisque le héros en est la mécanique quantique et son fondateur, Werner Heisenberg, prix Nobel de physique à 31 ans, en 1932. Mais qu’on se rassure, c’est un roman et, de plus, très accessible. "Mon livre n’est bien sûr ni un traité de mécanique quantique, ni une biographie d’Heisenberg", nous dit-il, "mais un roman. J’ai une longue histoire personnelle avec la mécanique quantique que j’ai rencontrée lors de mes études de philosophie à la fin des années 80. La vision du réel que donne cette physique m’a toujours fasciné. J’ai eu, de plus, toute ma vie une affinité sélective pour Heisenberg dont les écrits m’ont suivi."

Werner Heisenberg est le père du "Principe d’incertitude" qui est au cœur du monde quantique, disant qu’à un point de l’infiniment petit, on ne peut plus déterminer à la fois la position et la quantité de mouvement (la vitesse) d’une particule. "Arrivé au fond des choses, on découvre qu’il n’y a pas de fond." Il écrit dans le roman : "Vous avez regardé par-dessus l’épaule de Dieu, et vous est apparu, à travers la mince surface matérielle des choses, le lieu où se dissout cette matérialité."


"Ils voulaient comprendre, regarder un instant par-dessus l'épaule de Dieu.

La beauté de leur projet leur semblait la plus haute qu'on pût concevoir." (extrait)


"Le Principe d’incertitude", nous dit-il, "est le point exact où il devient difficile de faire la distinction entre la physique, la philosophie et la poésie. Cela m’a fasciné que la pensée humaine puisse arriver en des terres où elle ne peut plus avancer que par métaphores. Et avec la mécanique quantique, les idées les plus contre-intuitives, apparemment les plus absurdes, ont montré leur validité avec une incroyable constance."

Dans les années 20 et 30, toute une génération de jeunes scientifiques s’embarqua dans cette aventure où Bruxelles, avec les Congrès Solvay, était le centre. Ils étaient fascinés par la beauté des mathématiques et des concepts. "Aujourd’hui, l’école sépare le beau et la science, mais tous les textes des physiciens du début du XXe siècle mêlent étroitement les deux. En 2015 encore, un mathématicien éminent comme Cédric Villani parle de la beauté d’une démonstration ou de sa laideur."


Jérôme Ferrari applique en quelque sorte ce principe d’incertitude à la vie même d’Heisenberg dont il restitue les grandes étapes comme des éléments discontinus mais historiquement exacts. La controverse continue encore actuellement sur le rôle que joua Heisenberg sous le nazisme. Pourquoi n’a-t-il pas fui l’Allemagne nazie ? Nommé, pendant la guerre, directeur du programme allemand Uranium (l’équivalent du projet Manhattan américain) pour étudier l’atome civil et la bombe nucléaire éventuelle, issue apocalyptique des recherches des années 30, a-t-il volontairement ralenti les travaux pour éviter que le Führer ait l’arme suprême ?

Puissance, impuissance

Volontairement, Jérôme Ferrari ne tranche pas. "Avec tous les éléments avérés qu’on a, il est impossible de trancher dans un sens ou l’autre. Il y a une incertitude fondamentale qui empêche de juger. Même si personnellement, j’ai l’intuition, à lire ses textes de 1941-42 et à voir comment en 1945, après Hiroshima, il a pu immédiatement expliquer le fonctionnement de la bombe, qu’il n’a, au minimum, rien fait pour accélérer ce programme."

Pour tous ces physiciens quantiques, la bombe nucléaire fut le "péché", comme le disait Oppenheimer, le signe ambigu de la puissance de l’homme et, à la fois, de son impuissance. Jérôme Ferrari imagine les complexes relations si humaines qui régnèrent entre les dix physiciens nucléaires allemands enfermés à Londres au lendemain de la guerre.

En physique quantique, l’observateur est capital car il influe sur ce qu’il voit. Dans ce roman aussi, Jérôme Ferrari imagine son jumeau romancé comme observateur s’adressant à Heisenberg, un "regard incarné" d’un homme ayant étudié la physique quantique, vivant en Corse et travaillant à Dubaï, comme Ferrari lui-même.

"Gouttes" d'eau

La trajectoire d’un homme, comme celle d’Heisenberg, n’est rien d’autre qu’une suite de "gouttes" d’eau dans la chambre à bulles de la physique nucléaire. On ne peut pas inférer une trajectoire, toute une vie, au départ de ces "gouttes" successives. La réalité d’une vie reste marquée par l’incertitude.

Jérôme Ferrari applique enfin ce Principe d’incertitude à l’écriture elle-même. Il parle même d’un "roman quantique" car "il est fait de bouts de réalité" avec une incertitude sur le fond qui n’empêche pas, bien au contraire, la grande clarté du roman et la splendeur de son écriture.


Jérôme Ferrari, "Le principe", Actes Sud / Babel n° 1446, 161 pp.