Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Retenu dans la première liste pour le Goncourt en 2015, “Les Prépondérants” d’Hédi Kaddour était, à juste titre, un des romans les plus marquants de cette rentrée automnale. Une grande et longue fresque, éminemment romanesque, qui nous plonge dans les années 20, au moment où les sociétés basculent. L’ancien monde va s’éteindre, de nouveaux vont poindre, avec leurs fractures et leurs guerres.

L’écrivain, 70 ans, né d’un père tunisien, avait déjà montré sa virtuosité à conduire de grands récits avec “Waltenberg” en 2005. Ici, il nous emmène dans une petite ville imaginaire d’Afrique du Nord, Nahbès, alors sous protectorat français. Le vieux monde s’y perpétue avec le conservatisme des élites musulmanes et ses colons arrogants regroupés dans le club des “Prépondérants” (tout un programme !). Leur pensée : “Nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pensons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour très longtemps”.

Il y a bien Ganthier, riche propriétaire terrien, un peu moins aveugle que ses compatriotes, et Gabrielle, la journaliste. Mais même eux ne perçoivent pas assez cette poussée des nouvelles élites arabes : le beau personnage de Rania, jeune veuve de 23 ans qui secoue la misogynie locale, et Raouf, fils très cultivé du caïd, qui a des sympathies pour les communistes et les mouvements anticoloniaux.

Un élément extérieur vient bousculer cette société : une équipe de cinéma américaine est arrivée à Nahbès pour tourner un film avec la belle actrice Kathryn, femme libérée, qui séduit d’emblée Raouf.

Ces Américains arrivent comme la première vague de la marée de la prochaine hégémonie culturelle des Etats-Unis. Hédi Kaddour y ajoute des personnages truculents comme Belkhodja, dandy, macho et joueur invétéré.

Le roman nous entraîne avec eux en voyage d’études (et d’amour) à Paris où ils côtoient Chou En-Lai et Hô Chi Minh, prochains révolutionnaires chinois et vietnamien. Ils vont en Autriche, jusqu’à Berlin marqué par la crise et où s’annonce déjà un certain Hitler, avant de retourner à Nahbès.

L’autorité des pays colonisateurs s’est écroulée en 14-18. D’autres pôles naissent, aux Etats-Unis et dans ces pays qui rêvent de secouer le protectorat et le conservatisme qui les oppriment. Tout est encore possible, mais les dés sont jetés.


Les Prépondérants Hédi Kaddour, Gallimard, 463 pp.