Livres - BD Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Pour clore sa trilogie entamée avec "Gilead" (prix Pulitzer 2005) et "Chez nous" (Orange Prize for Fiction 2009), Marilynne Robinson a livré "Lila". Ancré dans la même communauté rurale de Gilead, Iowa, ce dernier volet s’inscrit chronologiquement avant "Gilead".

Grande Dépression

Tout commence par un acte insensé et choquant : le vol d’une enfant. Enlevée à sa famille biologique qui se souciait peu d’elle, Lila va grandir aux côtés de Doll. Si elle n’a rien d’autre à offrir qu’une vie de vagabondage, Doll prend soin de la fillette à chaque instant. Comme tant d’indigents jetés sur les routes par la Grande Dépression, Lila et Doll se débrouillent du mieux qu’elles peuvent. Pauvreté, épuisement, faim : immense est leur dénuement. Un jour, Doll disparaît. Livrée à elle-même, Lila finit dans une maison close à Saint-Louis. Doll reviendra, mais accusée de meurtre. Lila reprend alors la route, pour échouer à Gilead.


(Vidéo de Barack Obama, fervent lecteur de Marilynne Robinson)

Dégoulinante de pluie, Lila entre dans l’église du révérend John Ames, et l’écoute. Entre ces deux âmes meurtries - lui a déjà enterré sa femme et leur jeune enfant -, un lien va naître. Timidement d’abord, car Lila a du mal à accorder sa confiance et cet homme pourrait être son père. Tous deux vont pourtant cheminer en paroles, Lila ne cessant de l’interpeller sur des questions qui emmènent cet homme de foi vers de nouvelles perspectives spirituelles. 

Pur et respectueux

Un jour, elle propose de l’épouser. Leur amour n’est pas feint, peu démonstratif mais pur et respectueux. "Le souvenir de la promenade où il lui avait mis son vieux manteau sur les épaules était aussi fort que celui du jour où Doll l’avait soulevée dans ses bras."

"Ne te mets pas à espérer, pensa-t-elle. Voyons ce qui va se passer avec cet enfant. Voyons combien de temps tu vas garder ce vieil homme. En général, ce qu'on espère n'a rien à voir avec ce qui se produit. Ou alors très rarement, ou alors pas pour longtemps." (extrait)

Avec une sensibilité peu commune, Marilynne Robinson (1943), qui enseigne à l’Iowa Writer’s Work-shop, porte aux êtres et aux choses une attention rare, quasi de l’ordre du recueillement. Elle orchestre ici la rencontre entre deux solitudes et deux mystères sous le sceau de la dignité et de l’humanité. Lila ne sait pas d’où elle vient, n’avait même pas de nom de famille. Elle est pourtant celle qui vient bouleverser un vieil homme qui n’attendait plus rien de la vie. Etourdissante d’intensité dans son écriture comme son propos, Marilynne Robinson célèbre la grâce, seule à même de s’opposer à l’amertume, au désespoir, à la peur.


Marilynne Robinson, "Lila",  traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Simon Baril, Babel, 368 pp.