Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

C’est un des grands romans de la littérature flamande contemporaine qui est enfin traduit en français. "Guerre et térébenthine" de Stefan Hertmans, sorti en 2013, s’est déjà vendu à 200000 exemplaires, chiffre énorme pour un roman en néerlandais. Il a été traduit en 17 langues, et devrait l’être en chinois, japonais et afrikaans. Il a reçu le prestigieux prix AKO des lettres néerlandaises. Stefan Hertmans a attendu pour la version française que la traductrice Isabelle Rosselin soit libre. Avec Tom Lanoye, Erwin Mortier ou David Van Reybrouck, Stefan Hertmans fait partie de ces auteurs flamands d’aujourd’hui que le Sud du pays commence à apprécier.

Un triptyque

Le récit raconte la vie du grand-père de Stefan Hertmans, Urbain Martien. Le cœur en est deux cahiers que le grand-père écrivit à la fin de sa vie et qu’il donna à son petit-fils peu avant sa mort en 1981. Quand il apprit la mort de son grand-père avec qui il avait vécu toute son enfance, Stefan Hertmans jura qu’il écrirait un jour un livre au départ de ces cahiers. Il lui fallut trente ans pour avoir l’esprit assez libre pour les ouvrir et en être bouleversé.

Le livre est un triptyque : "le Saint Martin enfant, soldat et puis dans le désert", nous explique l’écrivain. Il y a d’abord la vie d’avant 1914, qui nous semble vieille de plusieurs siècles. Un vie de pauvres à Gand, on marchait en sabots, les prêtres, le culte de la Vierge, rythmaient la vie. Le père d’Urbain était un homme très sensible, peintre d’églises qui réparait les fresques ou en créait et qui mourut jeune tué par le plomb dans la peinture. Les peintres léchaient leurs pinceaux afin d’obtenir une fine pointe. Sa mère, femme magnifique, avait choisi de quitter sa classe sociale pour suivre ce grand amour de sa vie.

"Quand on est pauvre, on n’a le choix que de devenir prêtre ou soldat", dit-on à Urbain. C’est donc soldat qu’il devint quand la guerre éclata.

Le second volet du livre est le récit terrible de la guerre 14-18 en Belgique vu à travers l’expérience de cet homme. On a rarement lu un récit aussi saisissant qui rappelle des pages du "Voyage au bout de la nuit". " Les soldats belges croyaient pouvoir refaire Waterloo et ont découvert l‘apocalypse des armes neuves allemandes dès le bombardements des forts de Liège. Ce fut à la fois la dernière des guerres classiques et la première guerre moderne, effrayante."

Tout un monde s’effondrait, celui des idéaux, des illusions. Si Urbain fut un héros, cinq fois grièvement blessé, il termina la guerre brisé. Il avait vu toute l’horreur de ce monde nouveau quand les Allemands utilisaient des enfants comme appâts pour tirer sur les soldats sortis des tranchées.

Une histoire d’amour

Le troisième volet est celui de l’après-guerre. Urbain souffre du stress post traumatique et doit recevoir des électrochocs. Il ne trouva l’apaisement que dans la peinture et la solitude devenant un copiste de talent des grands maîtres. Mais un second drame, tout intime, le frappe.

Au lendemain de la guerre, il tombe follement amoureux de la belle Maria-Emelia, mais celle-ci meurt de la grippe espagnole avant que cet amour se concrétise. Il épouse alors la sœur, Gabrielle, un mariage de raison sans passion, et Stefan Hertmans découvrit après la mort de son grand-père que cet amour avorté avait hanté toute la vie d’Urbain, au point qu’il avait caché des portraits de cette femme, y compris sa copie du nu de dos somptueux de Velasquez où chez lui le visage était celui de Maria-Emelia.

La grande Histoire et la saga intime se mêlent dans le tragique du siècle. "Dans ce livre, je ne veux pas être moralisateur mais il y a des vérités sous-jacentes, comme le danger de l’orgueil d’une Nation. Quand les Allemands en viennent à utiliser des enfants, c’est qu’ils enragent, eux la Nation supérieure, goethienne, d’être arrêtés dans un peuple qu’ils jugent inférieur."

"Il y a eu de très nombreux livres sur la guerre de 14, mais le mien commence avant car il me semblait indispensable de raconter la genèse de cette génération de gens pauvres et idéalistes précipitée dans la guerre. Il le fallait pour comprendre pourquoi elle a obéi si aveuglément aux ordres imbéciles de leurs supérieurs. Pour mon grand - père, dire ‘oui, mon commandant’, était sa fierté. Il me fallait comprendre d’où venait cette obéissance aveugle. J’en ai trouvé les signes dans ce monde catholique d’avant-guerre, obéissant, romantique, j’y ai vu des valeurs humaines. Pour moi qui ai abandonné la foi il y a longtemps, j’y ai retrouvé du respect pour ces convictions. Urbain croyait qu’un militaire était un homme plein de noblesse mais la réalité le rattrape et il se rend compte qu’il aurait pu lui aussi commettre un meurtre."

La transcendance

Le livre aborde aussi l’arrogance des officiers francophones à l’égard des "petits" soldats flamands, un comportement qui nourrira le mouvement d’émancipation flamand. "Mais, plus qu’une question de langues, ce fut une question de lutte des classes", relativise Stefan Hertmans.

Pour lui, son livre, si émouvant, parle aussi de "la tendresse humaine et de la transcendance". "C’est un roman sur la sublimation et le silence, marqués par les figures de la mère, de la Vierge." Pour lui, ce n’est pas seulement un roman sur la guerre. Le titre d’ailleurs parle de térébenthine, rappelant le rôle de la peinture, "non comme catharsis, mais comme possibilité d’apaiser le cœur. On ne connaissait pas Freud et on n’avait pas de moyen d’exprimer sa frustration. Toutes les souffrances de mon grand-père se sont jouées dans l’intimité et le silence."


Vive Bruxelles polyglotte

Pourquoi les auteurs flamands sont-ils si peu traduits en français ?

Cela tient à ce que les principaux éditeurs sont éloignés, à Paris et à Amsterdam. Il manque une maison d’édition bilingue en Belgique, c’est clair. Il faut être bilingue pour être un Belge, et qui n’est pas bilingue n’est pas belge.

Pourtant les francophones adorent aujourd’hui les écrivains flamands ?

C’est curieux qu’au moment où le nationalisme flamand est si arrogant, les francophones font cet effort. Mais parfois je crains qu’il soit trop tard, la Flandre d’aujourd’hui est attirée par l’anglais de Londres et New York. Le français paraît vieux jeu pour les nouvelles générations. Je le regrette car j’ai toujours fait le choix d’une communauté polyglotte. Cela énerve Bart De Wever que tout le milieu culturel flamand soit de gauche. Nous, on trouve qu’une Belgique multiculturelle, polyglotte, tolérante, est un bel exemple pour l’Europe.

Les écrivains sont forcément de gauche ?

Ils doivent pouvoir se placer dans la tête de l’Autre, écrire est un exercice d’empathie. Les valeurs chrétiennes anciennes d’ouverture, d’empathie, de tolérance, sont des valeurs reprises par la gauche. On le voit avec la question des réfugiés : la droite n’a pas de cœur. Mais je sais qu’il y a aussi cette angoisse des petites gens qui les emmène au repli. Face à cela, l’art ne peut changer les choses qu’un tout petit peu.

Car beaucoup de gens qui lisent vos livres votent sans doute très à droite alors que la Flandre est une des régions les plus riches du monde.

Ceux qui ont beaucoup ont l’angoisse de perdre. Les plus généreux sont souvent les plus pauvres. La richesse gâche la morale des gens. Les plus riches ne veulent pas partager, regardez aux Pays-Bas, à Londres. L’économiste Paul De Grauwe disait que la corruption qu’on reproche tant au sud de l’Europe se retrouve aussi au Nord, mais là elle se niche plus haut, chez les très riches. Mais n’oubliez pas qu’il y a une Flandre progressiste, ouverte, dont les médias francophones parlent trop peu. Ce qui rend la Flandre grande, c’est sa générosité et non pas son égoïsme, mais on est dominé par les grandes gueules.

Connaissez-vous les écrivains belges francophones ?

Bien sûr, Jean-Philippe Toussaint et son épouse Madeleine sont des amis, je connais Jean-Luc Outers, Alain Berenboom, Caroline Lamarche, une grande écrivaine. Mon épouse, Sigrid Bousset, dirigea pendant 15 ans Passa Porta à Bruxelles. J’ai toujours cette utopie de défendre la belgitude. Certes, je suis flamand et fier de sa grande littérature et son théâtre de qualité internationale, mais je me sens aujourd’hui plutôt bruxellois, content de vivre dans une ville où on entend toutes les langues. Je viens de dire à des journalistes parisiennes que je préférais le côté "bordélique" de Bruxelles au contrôle qui pèse sur Paris. Quand je vois des gens aussi magnifiques que le philosophe Philippe Van Parijs, je me dis que Bruxelles évolue plus vite que l’esprit de nos politiciens.

Pourquoi notre petit pays, si complexe et divisé, produit tant de grands artistes dans tous les domaines ?

L’art et l’inspiration ont besoin d’un certain chaos. Comme le disait Hegel, l’art pourrait disparaître dans un monde entièrement rationnel, dans la monotonie et l’ordre. Une société qui deviendrait complètement rationnelle et raisonnable perdra l’art. Alors, comme la Belgique ne sera jamais créée totalement, l’art continuera à y fleurir et je l’adore pour cela.


Stefan Hertmans, "Guerre et Térébenthine", traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin, Folio n° 6261, 431 pp.