Livres - BD Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Alors que Simon Liberati a retracé dans "California Girls" les meurtres, le 8 août 1969 à Los Angeles, de l’actrice Sharon Tate - épouse de Roman Polanski - et de quatre de ses proches perpétrés par trois jeunes droguées agissant sous l’influence d’un gourou sataniste, Emma Cline offre avec "The Girls" un autre éclairage sur l’âge adolescent, l’irrésistible attraction que peut exercer un groupe sectaire à ce moment précis, les dérives et les excès qui surgissent lorsque la réalité prend de nouveaux contours - ce, dans le même contexte de la fin des années 1960.

Communauté

Adolescente solitaire de quatorze ans vivant avec sa mère, Evie est un jour subjuguée par la scène qu’elle surprend dans un parc : des jeunes filles partageant une complicité qu’elle envie - "elles ne doutaient pas de ce qu’elles étaient ensemble". Le hasard lui fait rencontrer peu après l’une d’elles, Suzanne, dont elle tente d’attirer la sympathie. Evie finit par être invitée à la suivre pour découvrir Russell et la communauté qui gravite autour de lui. Où l’on vit chichement. Où le sexe fait partie du partage. Où l’on apprend à libérer son être véritable, à cheminer vers l’amour, à "débrancher son ego". Où Evie a l’illusion - elle ne sait pas encore que c’en est une - de compter.


Le temps d’un été, avant l’entrée au pensionnat elle doit poursuivre sa scolarité, l’adolescente va appartenir à ce groupe. "Voilà ce que je voulais : une vague venue de nulle part, silencieuse, qui allait de moi à Russell. À Suzanne, à tous les autres. Je voulais que ce monde soit infini. […] Mon cerveau détraqué d’adolescente avait désespérément besoin de causalités, de complots qui inondaient chaque mot, chaque geste, de sens. Je voulais que Russell soit un génie." 

Addiction

C’est l’adulte qu’est devenue Evie qui nous conte son histoire. Sans rien éluder, sans rien excuser. "Cible enthousiaste, impatiente de [s]’offrir", Evie a vu sa vie prendre "un relief tranchant et mystérieux, qui dévoilait un monde au-delà du monde connu, le passage caché derrière la bibliothèque". Il y a pourtant des signaux alarmants, qu’elle refuse de voir. C’était de l’ordre de l’addiction : elle savait qu’elle ferait tout ce que Suzanne lui demanderait.

"J'avais bien vu que ces filles étaient très proches, qu'elles avaient conclu un pacte familial; elles ne doutaient pas de ce qu'elles étaient ensemble. La longue nuit qui s'étendait devant moi, ma mère étant sortie avec Sal, me parut soudain insupportable." (extrait)

On ne peut lire "The Girls", impressionnante plongée au cœur du piège qui se referme sur une proie facile, sans penser à la fascination qu’exercent aujourd’hui d’autres gourous, qui portent désormais d’autres noms. Avec ce premier roman intense, habile et d’une grande finesse psychologique, Emma Cline entre d’emblée dans la cour des auteurs à suivre.

Emma Cline, "The Girls", traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, 10/18 n° 5230, 355 pp.