Livres - BD

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Comme Coluche, qui n’avait "pas tout lu Freud", nous regrettons aujourd’hui d’avoir laissé filer l’œuvre intégrale de Tobie Nathan. Certes, nous avions eu déjà l’intime bonheur d’en découvrir l’un ou l’autre joyau, et l’on pense ici singulièrement à "Ethno-roman" (2012, prix Femina de l’essai), qui nous avait merveilleusement conquis. Dès lors, que dire aujourd’hui de "Ce pays qui te ressemble", roman cette fois, qui n’est sans doute rien de moins qu’un étincelant écrin de littérature, dont on sort à mi-chemin entre le ravissement et l’enchantement ?

Ethnopsychiatre avant toute chose, disciple du grand anthropologue Georges Devereux et à ce titre professeur émérite de psychologie à l’université de Paris VIII, l’enfant du Caire (10 novembre 1948), né de parents juifs d’origine italienne, est aussi diplomate. Double privilège pour un homme qui s’attache à cerner et à décrire une civilisation, celle qu’il connut jusqu’en 1957 en Égypte, fille du soleil comme on sait. Et qui, dans le registre de la fresque orientale la plus truculente, nous fait irrésistiblement songer à Amin Maalouf, auteur d’une œuvre majuscule entre "Léon l’Africain" et "Les désorientés", qui s’en est rendu maître depuis longtemps.

De la myrrhe à l’encens, du miel au caramel, il n’est pas un parfum ni un arôme que Tobie Nathan n’ait le don de nous suggérer, nous faisant inhaler les puissants mélanges de fragrances et de miasmes de la métropole égyptienne, de ses rues et marchés, qui s’inscrivent en toile de fond de l’incroyable épopée de Zohar et Masreya, jumeaux de lait en somme, qui finissent par se rejoindre en une symphonie de poésie, de danse et de chanson, d’une sensualité sans égale. Où les lèvres ont un goût, tantôt, de fleur d’oranger.

D’une calligraphie damasquinée, tout en arabesques, "Ce pays" est celui du Vieux Caire ressuscité. Celui qui mêle et confronte continûment les superstitions et les arrière-mondes du peuple riverain du Nil - les fellahs - aux certitudes rationnelles de l’occupant britannique, qui a mis fin à une longue suzeraineté ottomane en 1918. Les dominants et les dominés communiant en quelque sorte dans cette liberté des sens et les plaisirs de la vie, précisément, avant l’avènement d’un islam plus intransigeant, apparu en germe sous l’égide des Frères musulmans du cheikh Hassan el Banna.

Le temps nous est ici compté pour résumer l’Egypte au XXe siècle. Mais Le Caire alors, à l’image d’Alexandrie, est sans conteste une capitale parmi les plus cosmopolites du monde. Zohar lui-même est issu d’une venelle du ghetto juif, ‘Haret el Yahoud. Tandis que sa "sœur" Masreya, la danseuse magnifique aux yeux pers, la reine de cabaret, fille elle-même de la divine Jihane, est une Arabe originaire du Delta. C’est elle qui, par ses charmes capiteux, parviendra à séduire le jeune roi Farouk - sympathisant de l’Allemagne hitlérienne - au bénéfice de son amant, par la magie de ses moult feintes et subterfuges. "Jumeaux, ils l’étaient, non du même ventre, non du même sang, mais de la même vie."

C’était le temps où juifs et musulmans pouvaient là-bas vivre encore en bonne intelligence. Mais, tandis que la révolution nationaliste était en marche, le djihad aussi était en gestation. "Le djihad, dit le prédicateur Abd el Raouf, c’est notre voie vers Dieu. […] Notre prophète est un chef de guerre. Il nous guide par l’exemple. La communauté se réveillera par la guerre. Le djihad est l’exigence de la guerre… et la mort, notre plus fidèle alliée." Dieu, en islam, n’est pas le passé, mais l’avenir. Et le Prophète aide les siens à y parvenir.

Cet amour de la mort révèle la présence de Dieu; les fidèles n’ont pas de plus cher espoir que de mourir durant le djihad. Ainsi Tobie Nathan éclaire-t-il d’une lumière crue cet absolutisme funèbre qui préside aux destinées de la communauté musulmane. Du moins, d’une partie d’entre elle. C’est là que le roman historique du célèbre ethnopsychiatre noue un lien tragique avec notre siècle.


Tobie Nathan, Ce pays qui te ressemble, Le Livre de Poche, 576 pp.