Livres - BD Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Il y a dix ans, Isabelle Spaak racontait, dans "Pas du tout mon genre", l’histoire dramatique de ses parents, qui s’achevait le 18 juillet 1981 par le meurtre de son père par sa mère qui se suicidait ensuite, électrocutée dans sa baignoire. Un fait divers tragique qui avait fait grand bruit puisque le père d’Isabelle était le fils de Paul-Henri Spaak et le frère d’Antoinette Spaak.

Isabelle Spaak le répète dans son nouveau livre : "Eviter de mettre des mots sur une histoire pour prétendre qu’elle n’a jamais existé n’efface rien". Après avoir raconté ce drame dans un premier livre, elle revient cette fois, dans "Une allure folle", sur la généalogie de sa mère. Après le drame, on évitait de prononcer son nom, la bonne société ne parlait pas de cette "tache". Mais comment une fille pourrait-elle nier sa mère, forclore son nom ?

Analyser la profondeur

Elle veut tenter d’analyser la profondeur d’un être humain qu’on ne peut ramener à un seul geste, aussi épouvantable a-t-il été.

Isabelle Spaak a mené l’enquête, lu toutes les lettres, est revenue sur les lieux ou sa mère et sa grand-mère vécurent, a interrogé les témoins encore vivants. Pour dresser des portraits magnifiques de Mathilde, sa grand-mère, et d’Annie, sa mère.

Sans pathos, sans complaisance aucune. Son style est net, sobre, juste, et c’est cela qui rend le livre encore plus superbe.

La grand-mère Mathilde était une femme très belle, une demi-mondaine, disait-on, une "cocotte" qui vivait de ses charmes et avait des relations "bibliques" avec bien des bourgeois mariés. Elle fréquentait les grands de ce monde et s’éprit à 30 ans d’Armando Farina, richissime Italien, par ailleurs marié, qui l’a installée dans un palais comme une princesse.


De cette union, naquit la mère d’Isabelle. Celle-ci, l’écrivaine, quand elle était enfant, était fascinée par cette belle grand-mère, même si sa mère la mettait en garde contre cette "femme futile uniquement préoccupée d’elle-même". Sa mère lui apprenait que "le bonheur, cela va et vient mais se paye toujours".

Ce duo formé par la grand-mère "scandaleuse" et la mère était mortifère : "Deux mutiques ensemble dans la grande maison de Bruxelles. Une honte trop lourde à assumer pour ma grand-mère. Des non-dits trop étouffants pour ma mère. Une chape."

"Maman et Mathilde. Deux mutiques ensemble dans la grande maison de Bruxelles. Une honte trop lourde à assumer pour ma grand-mère. Des non-dits trop étouffants pour ma mère. Une chape." (extrait)

C’est sur ce terreau de névroses familiales qu’Annie grandit, puis arriva ce moment fatal où ce qu’on croyait le bonheur s’effondra et, avec lui, l’image d’une mère qu’on ne pouvait même plus nommer.

Vint alors, il y a quelques années à peine, le miracle : une lettre envoyée d’Israël de Yad Vashem, indiquant que sa mère, Annie, a été faite Juste par l’Etat d’Israël pour avoir protégé des enfants juifs pendant la guerre. Elle n’était donc pas la mauvaise absolue. Elle était comme pardonnée par cette lettre.

Au-delà du romanesque "à l’allure folle" des personnages, le récit démontre que la complexité des êtres est grande et qu’il faut éviter de juger trop vite. En effet, que sait-on vraiment des gens, même de ses proches ?


Isabelle Spaak, "Une allure folle", Le Livre de Poche n° 34543, 215 pp.