Livres - BD

William Cliff, né à Gembloux en 1940, fit à trente ans une entrée éclatante en poésie avec un recueil intitulé "Homo sum". Ce titre, qui reprenait les paroles du Christ devant Ponce Pilate, était trop transparent pour ne pas provoquer une répulsion dans le monde littéraire belge encore très conformiste. Mais à Paris, Gallimard publia le recueil sans hésiter. Claude Roy racontera plus tard que quand Raymond Queneau arriva, un jour, avec le manuscrit qu’il venait de recevoir et de lire aussitôt, ils eurent le sentiment que "quelqu’un venait d’entrer dans la pièce". Comprenons non pas un texte mais un homme avec son poids d’humanité, de déréliction et de tendresse humaine.

A l’un des recueils suivants, "Ecrasez-le" (1973) ou "Marcher au charbon" (1978), le jeune Belge fut accueilli chez Bernard Pivot. A la stupéfaction du landerneau poétique belge.

Une sincérité rimbaldienne

L’étrange avec William Cliff est qu’il n’est pas du tout un personnage lisse, il serait plutôt du genre épineux, direct, sans concession, sans désir de séduire, mais d’une sincérité si bouleversante, d’une vérité si juste, d’une souffrance si courageuse, d’une vérité si fraternelle, qu’à travers ses vers il force l’empathie du lecteur, l’amitié de ceux qui se retrouvent dans le miroir qu’il leur tend, avec ses amitiés décevantes, ses détresses pudiques, parfois son dégoût de vivre, mais aussi ses admirations, ses bonheurs, ses bouffées de tendresse. Même ceux qui ne partagent ni ses goûts, ni les orientations de sa vie, ne peuvent être insensibles à la sincérité rimbaldienne de ce poète inspiré.

D’autant que William Cliff, dans sa rare puissance d’évocation d’une vie tout entière réverbérée dans son œuvre, s’y exprime sans déguisement mais sans impudeur, sans revendication ni lamentations, - en homme qui se dit tout simplement mais - paradoxe - à travers une prosodie savante, mais limpide. Au mépris des modes, des élucubrations cérébrales, des vogues passagères, il recourt à la rythmique de vers de quatorze syllabes, d’alexandrins de douze pieds, de rimes croisées, des dactyles et des spondyles héritées de la poésie latine. Par là même, le poète de "Pain quotidien" (2006) puise sa force et sa cohérence dans la tradition baudelairienne, médiévale, romantique, latine de la poésie française de toujours.

Une juste récompense

A partir de 2001, William Cliff nous a donné des romans, "La Sainte Famille", "La Dodge", "L’Adolescent", tirés de son passé familial, ainsi que de magistrales traductions des "Sonnets" de Shakespeare et de "L’Enfer" de Dante. Plus récemment, il a écrit "’t Serclaes de Tilly", évocation en vers de la vie du grand chef de guerre wallon (1559- 1632), qui commanda les armées impériales dans la guerre de Trente ans. Un texte plus mystique que militaire, d’un souffle et d’une humanité admirables, écrit à un âge où l’on peut récapituler une vie. Le texte fut joué au Théâtre Poème, mais n’a sûrement pas rencontré le public qu’il mérite.

Qu’un grand poète belge, le plus rimbaldien de tous, reçoive aujourd’hui le prix Goncourt de la poésie, est la juste récompense d’une œuvre hors du commun.