Livres - BD

Décerné hier en grande pompe – dixième anniversaire oblige – dans le cadre de la Foire du livre, sur le site de Tour & Taxis, le prix Première a été attribué à Pascal Manoukian pour “Les Échoués”, paru en août dernier. Après avoir publié deux récits, l’un familial, l’autre journalistique, ce dernier s’est lancé dans une fiction abondamment nourrie par son expérience de journaliste, lui qui a couvert la plupart des grands conflits qui ont secoué la planète entre 1975 et 1995 et fut longtemps ce que la profession nomme JRI – soit journaliste reporter d’images.

Ouvreurs de route

Situé en 1992, “Les Échoués” retrace le parcours de trois exilés : Virgil a quitté la Moldavie, Chanchal le Bangladesh et Assan la Somalie. “J’ai voulu raconter la vie des ouvreurs de route, explique Pascal Manoukian. Ceux qui ont vu se mettre en place tout ce que certains semblent ne découvrir qu’aujourd’hui. À cette époque, l’accès se faisait surtout par la traversée du désert, un peu via la Méditerranée. Le premier bateau de migrants a été enregistré à Lampedusa en 1991.” Raison pour laquelle il a choisi d’ancrer son roman à cette période charnière. “La Somalie connaissait le début de l’islamisme et les premiers djihadistes arrivaient en Afghanistan. Deux ans après la chute du Mur, les déçus de l’ouverture à l’ouest décidaient d’aller chercher ailleurs ce qu’on leur avait promis et qui n’arrivait pas. L’espace Schengen était créé : une idée formidable qui, aux yeux des migrants, réduisait l’Europe à une seule frontière à traverser.”

Pascal Manoukian s’est aussi basé sur son engagement personnel : il a lui-même sympathisé avec une famille de Moldaves puis l’a aidée. Allant jusqu’à se dénoncer au commissariat de police dans le cadre du délit de solidarité : une infraction existant depuis longtemps dans la législation française mais que Nicolas Sarkozy avait tenu à réactiver. Comment le reporter s’est-il mué en romancier ? “Dans la vie de beaucoup de journalistes vient le moment de prendre les armes. Marcher à côté de gens qu’on suit, qu’on rencontre pour témoigner ne suffit plus. Certains s’engagent sur le terrain. Écrire un roman est ma manière de prendre les armes. J’ai voulu me mettre dans la tête et les chaussures de tous ceux que j’avais rencontrés.”

Doublement héros

Arrivés sur le sol français, Virgil, Chanchal et Assan doivent lutter pour vivre, parfois à la limite de l’animalité, et travailler pour rembourser la colossale dette engendrée par leur périple. Là où la solidarité ne se tisse généralement qu’entre membres d’une même communauté, Pascal Manoukian a voulu “les forcer à s’entraider malgré leur culture. Ainsi, ils deviennent doublement des héros : par ce qu’ils ont traversé pour arriver en France, par les risques qu’ils prennent en s’attardant sur la misère des autres et la main qu’ils tendent”.

Fil conducteur des trois livres qu’il a publiés, le thème de l’exil ne quitte guère l’esprit de Pascal Manoukian : “On peut tous très vite devenir des échoués.” Petit-fils d’une grand-mère arménienne, fils d’une mère qui a dû fuir sur les routes de France en 1940, il sait de quoi il parle. “Chez nous, l’intolérance ne cesse de grandir vis-à-vis de gens qui ont traversé des épreuves que nous serions incapables d’endurer.”

En demi-teinte

Dix premiers romans avaient été présélectionnés par une équipe de journalistes et de libraires avant d’être soumis au vote de dix auditeurs de la Première. Ceux-ci ont choisi avec “Les Échoués” un roman en demi-teinte. La première partie, qui retrace la vie des trois personnages, le contexte politique et culturel dans lequel ils évoluaient, les raisons qui les ont poussés à partir, est la plus intéressante. Là, Pascal Manoukian se révèle en conteur convaincant, qui sait donner de l’épaisseur à ses personnages. La suite est maladroite. Quand il s’agit de décrire l’indifférence des Français, l’exploitation de ces illégaux sur des chantiers qui évoluent aux yeux de tous, la générosité de certains, le trait est alourdi par la thèse, les dénonciations manquent de finesse et les bons sentiments écrasent parfois le propos. Des éléments qui n’ont pas empêché le plébiscite du jury du prix Première, un large consensus s’étant dégagé rapidement en ses rangs.

Patrick Manoukian, “Les Échoués”, Don Quichotte, 298 pp., env. 18,90 €