Livres - BD

Directeur de la rédaction du «Nouvel Observateur», Laurent Joffrin jouit à ce titre d'une noble et digne expertise en ce qui regarde la gauche caviar. Cette gauche qui lit son journal d'abord, et que celui-ci observe de très près en retour.

Parti dans une lointaine exploration du phénomène, il nous rapporte qu'il existait déjà dans la Rome antique, et qu'une certaine élite bourgeoise - voire aristocratique - s'est attachée depuis longtemps à la cause des classes populaires. Ainsi le vit-on avec Voltaire, La Fayette, Talleyrand ou le duc d'Orléans, mais encore avec Victor Hugo ou Émile Zola, et même aux Etats-Unis avec le président John F. Kennedy ou en Angleterre avec le génial économiste John Maynard Keynes.

UNE CASTE UTILE

Si le socialisme français ne s'est jamais prévalu d'une moindre tradition ouvriériste, il le devait à des masses prolétaires qui se félicitaient d'avoir à leur tête des chefs capables de dominer la droite jusque sur les plans culturel et intellectuel. Aussi la gauche dite caviar suscitait-elle la vindicte de cette droite autant que la haine de l'extrême gauche. «Apportant le renfort d'un entregent et d'une compétence, elle était utile.»

Mais ce n'est plus le cas, objecte Laurent Joffrin. «La gauche caviar n'avait jamais vécu avec le peuple mais elle le servait, quoi qu'on dise. Elle l'a abandonné. Elle s'est mise à penser sans lui et même contre lui.» Et cela parce que, dans les années 1990, l'argent a pris son fol envol. La financiarisation de l'économie, dopée par la mondialisation libérale, a entraîné toute la classe dirigeante dans sa morbidité.

Certes la gauche réformiste, selon Joffrin, n'a-t-elle point démérité de la classe ouvrière et des valeurs socialistes; elle aura même humanisé le capitalisme. Tandis que son bilan historique est tantôt brillant, tantôt décevant, mais toujours honorable, les choses donc se gâtent après 1990. La gauche de luxe, qui se retrouvait si bien dans l'exemple de Pierre Mendès France, bourgeois radical, va alors se retrouver mise en accusation.

LE TEMPS DE LA RIGUEUR

Les premières années Mitterrand n'avaient pourtant point été mauvaises. Les «technos» de la deuxième gauche, Mauroy, Delors ou Rocard, s'ils s'étaient d'abord évertués à mettre en oeuvre les 110 propositions du candidat-président, avaient négocié dès 1983 le salutaire «tournant de la rigueur», cessant de cultiver le mythe de la rupture avec le capitalisme et arrimant plutôt la France à l'Europe et à l'économie de marché.

C'est quand Michel Rocard quitte Matignon en 1991 que le ciel rose s'assombrit. Les «affaires» entachent le pouvoir de gauche et la libéralisation financière de Pierre Bérégovoy, fût-elle nécessaire et poursuivie plus tard par Laurent Fabius aux Finances, heurte son électorat. S'ensuit un climat pourri de corruption diffuse, de reniement social et de cynisme politique.

Malgré «la calamiteuse prestation de Jacques Chirac au pouvoir», qui permet miraculeusement à Lionel Jospin d'assurer un brillant intermède à la tête du gouvernement, un ressort est cassé dans l'opposition actuelle, que l'extrême gauche tire dans l'impasse. La gauche réformiste «a lâché la rampe, s'est coupée du réel, a dérivé loin des aspirations populaires».

À sa décharge, s'il se peut, la sociologie a enregistré l'évanouissement d'une classe ouvrière qui fleurait bon le Front populaire. L'industrie s'est effacée au profit d'une économie de services commandée par la nouvelle division internationale du travail. Le peuple de gauche, comme on disait naguère, s'est dissous.

L'HEURE DU «BEAUF»

Le «beauf», imaginé par le dessinateur Cabu, «gros homme à moustache hérissé de préjugés, agressif et xénophobe», a pris la place du «prolo». Tandis que la question raciale s'est substituée à la question sociale, les électeurs se sont détournés de la gauche devant son incapacité et son indifférence à gérer une politique de sécurité - dite ailleurs «sécuritaire». Pendant ce temps-là, les bourgeois bohèmes (bobos) prospèrent comme jamais en s'enivrant de la capiteuse idéologie libérale qui gouverne le monde, et revivifie en même temps une gauche extrême providentiellement galvanisée par l'altermondialisme.

et François Hollande

© La Libre Belgique 2006