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Plus vaine est la haine, plus saine est-elle encore. Nous ne parlons donc pas ici de la détestation de l’Autre, notre frère, notre prochain. Nous parlons plutôt de ces mille et une aversions pour toutes sortes d’événements et de modalités de la vie : le Père Noël, les musées, les apéros géants, la Tour Eiffel, le Tour de France, le cochon, la dentisterie, la publicité, les avions. La contestation intérieure, dit-on en médecine interne, nous prévient de sales et mauvaises maladies, à condition qu’elle soit dûment exprimée, ouvertement extériorisée. À la manière du cri primal.

Du sémillant philosophe Jean-Jacques Delfour, ce "Petit abécédaire de haines salvatrices" nous décrit donc comment haïr - sans ruminer - le quotidien, détester les cons jusqu’à les en aimer, honnir la jeunesse car rien n’est plus odieux que le culte en lequel on la tient, stigmatiser le klaxon, et fustiger pêle-mêle les piscines (surtout quand elles se languissent en bord de mer), les poubelles, le préservatif et le Photomaton.

On a souvent dit que les modernes affirmaient l’hégémonie du sujet. Or que ne sommes-nous contraints et forcés, malgré notre plein gré, à des multitudes de prosternations inutiles autant que morbides. A des adulations et des idolâtries sans rime ni raison, sans queue ni tête. Il est bon et salutaire, une fois pour toutes, d’exécrer, d’abhorrer, d’abominer. Car, ainsi même qu’on ne peut aimer tout le monde et son père, son frère et son contraire, on ne saurait déguster d’un même appétit tous les soi-disant ravissements de la vie.

Le plus pénible, dans la promiscuité ambiante, consiste probablement à supporter nos innombrables voisins. Les gens, comme eût dit Sartre, c’est là toute l’horreur. Cette maudite engeance qui n’a de souci que de fausser notre beau reflet narcissique.

Petit abécédaire de haines salvatrices Jean-Jacques Delfour Hourvari (Klincksieck) 163 pp.,env. 18€