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A l’orée des années 2000, le premier tome de “Blacksad”, fruit de la collaboration entre le scénariste espagnol Juan Díaz Canales et son compatriote dessinateur Junajo Guarnido, atterrissait sur les présentoirs des librairies. Comme une claque en pleine face, tant on se souvient d’être sorti bluffé par la première enquête du classieux chat détective (“Quelque part entre les ombres”).

D’emblée, cette bédé animalière, baignant dans la sombre atmosphère du polar américain des fifties, rencontre un succès commercial et d’estime, dont les auteurs s’étonnent encore aujourd’hui. Pourtant, à y regarder de plus près, tous les ingrédients étaient réunis. Certes, les scénarios de Canales ne renouvellent pas les canons du genre, mais n’en restent pas moins remarquablement ficelés, diablement haletants, sans oublier de passer par la case émotion. Quant au dessin de Guarnido, imprégné de son passé d’animateur chez Disney, il atteint un niveau de virtuosité et une densité qui laissent pantois. Deux albums suivront – “Arctic Nation”, incursion dans l’univers du Ku Klux Klan, puis “Ame rouge” qui évoque le maccarthysme – qui assoiront la notoriété de la série.

Et puis plus rien, pendant cinq longues années. Le tandem revient, enfin, avec un récit qui prend ses quartiers dans La Nouvelle-Orléans, royaume de la note bleue et de l’occulte. Le noir félin et son comparse journaliste, le putois Weekly, s’y livrent à une course contre la montre pour remettre la main sur Sebastian Fletcher, pianiste virtuose, dont la vie ne tient qu’à une dose d’héroïne. Canales et Guarnido n’ont pas perdu la main : l’ouvrage est haut en couleurs et en noirceur.

Pourquoi a-t-il fallu attendre cinq ans pour découvrir le nouveau Blacksad ? Parce que vous étiez très occupés ou parce que l’accouchement a été difficile ?

Juan Díaz Canales : Nous avions chacun beaucoup d’autres projets à mener. J’ai travaillé dans le domaine du dessin animé, j’avais d’autres scénarios sur le feu, etc.

Junajo Guarnido : Après la fermeture de Disney, j’ai refais du cinéma d’animation, deux albums de “Sorcellerie”, de l’illustration, je me suis occupé de plusieurs expos et j’ai déménagé deux fois.

J.D. C. : On a commencé à en parler lors de la promotion du troisième tome. Quand j’ai eu un peu de temps libre, je me suis lancé dans le scénario. J. G. : J’ai reçu le premier synopsis il y a deux ans. Nous en avons beaucoup discuté, puis rapidement j’ai commencé à faire des recherches de personnages et sur La Nouvelle-Orléans. Il m’a fallu, grosso modo, une année pour achever les planches.

Comment s’opère le casting d’un Blacksad ? Comment choisissez-vous d’associer un personnage à tel ou tel animal ?

J.D. C. : Je définis les rôles. Et Juanjo apporte beaucoup d’idées parce qu’il a une connaissance incroyable des animaux. J.G. : Ça arrive que nous ne soyons pas d’accord, mais c’est toujours un dialogue fructueux. C’est vrai que j’ai passé mon enfance à potasser des livres sur les animaux et que je peux avancer des noms auquel Juan n’aurait pas pensé…

J.D.C. : Ou que je ne connais pas (rires). J. G. : Il peut aussi arriver que je ne sente pas un animal au niveau graphique, ou que le choix du départ évolue. Le personnage de Sebastian était à l’origine un singe-hibou. Mais je ne parvenais pas à le saisir. A présent, je n’imagine pas que ç’aurait pu être quelque chose d’autre qu’un chien. Et puis Juan a eu l’heureuse idée de faire un parallèle entre le quatuor de jazz avec les musiciens de Brême, ce qui a orienté le casting. Restait à trouver la race de chien qui conviendrait.

Quand on traite du polar américain des années 50, le jazz, c’est un peu un passage obligé…

J.D. C. : Effectivement, c’est un milieu qui colle très bien avec cette ambiance polar. Nous sommes d’ailleurs devenus de vrais amateurs de jazz et de blues et la musique prend de plus en plus d’importance au fil des albums. Quand nous avons choisi de planter le décor du récit à La Nouvelle-Oléans, ça coulait de soi d’y intégrer cette dimension de jazz.

Chacun des albums épouse une thématique chromatique. Le noir pour “Quelque part entre les ombres”, le blanc pour “Arctic Nation”, le rouge pour “Ame rouge” et aujourd’hui le bleu pour “L’Enfer, le silence”. C’était un choix délibéré, dès les origines de la série ?

J.G. : Le travail sur les couleurs est plus difficile plus encore que celui de l’encrage. A plus forte raison que la structure de l’album alterne scènes de jour et de nuit et que j’essaie de ne pas me répéter dans les gammes de couleurs. C’est d’autant plus compliqué que je ne suis pas un coloriste né.

Ah bon ?! (Canales rit)

J.G. : Non, non, vraiment. Je ne suis ni coloriste, ni peintre et ça me frustre. Je suis beaucoup plus dessinateur que peintre, à l’inverse d’auteurs de bande dessinée comme Yoann, Mathieu Lauffray, Alex Alice qui font d’une planche un vrai tableau. Mon langage, c’est le dessin. L’aquarelle, ce n’est pas du coloriage, ni du remplissage. Je ne peux pas travailler à l’instinct. La composition de la palette me demande énormément de recherche.

J.D.C. : La couleur n’est pas un personnage, mais est un relais symbolique. Le bleu, c’est la nuit, l’eau, le blues…

J. G. : Dans les trois premiers albums, elle était importante, mais ce n’était pas vraiment un leitmotiv alors qu’ici, c’est le cas : la chemise de Sebastian, le flash-back en bleu, la couverture… Mais cette idée de donner une thématique chromatique n’est venue qu’après “Âme rouge”. On s’est aperçu qu’on avait une couverture noire, une blanche, une rouge…

Blacksad apparaît plus effacé, ou en tout cas moins central que dans les tomes précédents…

J. G. : Je ne dirai pas effacé, mais il est tiré par l’histoire. Il court après Sebastian, sans jamais le trouver. Au début, il est marche, cool, les mains dans les poches, bien sapé, clope au bec, les mains dans les poches. Et au fil de l’album, le stress s’empare de lui, sa cravate est dénouée, ses vêtements sont fripés… Il ne parvient pas à rattraper sa propre enquête.

J. D.C : Je crois que c’est dû au fait que les autres personnages sont émouvants, dramatiques, que l’enquête est presque reléguée au second plan…

Les thèmes de la filiation, charnelle ou spirituelle, et de la transmission reviennent fréquemment dans “Blacksad”. Ce sont des questions qui vous taraudent ?

J.D.C. : Je n’y avais réfléchi, mais vous avez raison. Je suppose que ça opère au niveau du subconscient.

Quand on lit “Blacksad”, on a l’impression que le personnage est destiné à connaître une vie sur l’écran. Où en est le projet de film d’animation ?

J.G. : Ça nous échappe un peu. Les droits sont entre les mains d’un producteur qui travaille dessus. Ça fait des années qu’un projet très ambitieux est dans l’air et ne se concrétise pas. Nous attendons de voir ce qui va se passer.

Avec inquiétude ?

J.G. : Un peu, oui. Mais on ne va pas s’alarmer à l’avance. ça dépendra de l’approche de ceux qui prendront l’affaire en main.

“L’enfer, le silence”, Blacksad, tome 4, de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, éditions Dargaud, environ 13,5 euros

© La Libre Belgique 2010