Livres - BD

Parmi les premiers romans publiés pour cette rentrée littéraire, un livre sort du lot, écrit par un jeune Belge (né en 1975), Charly Delwart. Publié au Seuil, dans la collection bien nommée "Fiction & Cie", "Circuit" évite les autobiographies déguisées ou les puits narcissiques sans fin des premiers écrits pour se placer d'emblée dans un récit plus ample et ambitieux. Charly Delwart réussit à la fois une histoire originale et bien menée et une écriture singulière avec sa musique propre. Pas mal pour un début ! D'autant qu'il s'autorise, en prime, une radiographie piquante du monde de l'entreprise et des grands médias télévisés.

Son héros s'appelle Darius, comme le conquérant perse. Il est cadre dynamique dans une entreprise qui l'est moins et qui le licencie. Mais avec des égards. C'est-à-dire une belle prime qui lui permet de voir venir et un passage par une société d'outplacement où Darius se morfond et découvre l'inanité de ce monde.

LA PETITE PEUR

Il choisit la tangente et, à l'occasion d'une conférence qui se tenait dans la société de télévision d'infos en continu Locus ltd (sorte de TF1/CNN), il s'installe dans un bureau vide, le 144, qu'il va squatter. Il n'est ni engagé, ni payé, ni inscrit mais il y fait son nid sans que personne ne voie l'usurpation.

Il fait le tour des étages de son nouveau terrier et au rez-de-chaussée croise Ana qui aime chauffer son corps au sien dans les auditoriums vides. Chacun le trouve sympa sans savoir qui il est vraiment.

Mais il en veut plus. C'est une "petite peur" au ventre qui est son adrénaline. Il distille aux fourmis travailleuses des infos bidouillées, qui à force d'être répétées passent à l'antenne. Mais on lui en demande plus : des preuves, des images. Il les fabrique avec l'aide de Weegee (c'est aussi le nom du photographe américain des années 30 qui fut le roi des faits divers, toujours présent sur les lieux des crimes avant la police elle-même). Ses faits divers sont ironiques, parfois violents, mais sans jamais d'effets collatéraux : jeter à la Seine les statues des dictateurs en cire du musée Grévin, asperger de couleur orange la façade d'un centre culturel slave, démolir un immeuble en construction pour faire croire à un attentat contre l'expansion des villes, etc. Son imagination n'a pas de frein. Et, chaque fois, surgit la petite peur qui le pousse, jusqu'à consacrer tout son temps à sa "création", y perdant sa compagne lassée par un compagnon si étrange.

Comme dans tout bon roman, l'épilogue est amoral et la mythomanie triomphe de manière très inventive. A découvrir.

Bien sûr, l'histoire est très grosse et pleine d'invraisemblances assumées, mais nos infos sont parfois menacées aussi de bidouillages. Qu'on pense aux fausses preuves antiirakiennes de Bush. Et les jeux de pouvoir au sein de l'entreprise Locus n'ont rien de très différents de ceux qu'on voit ailleurs. La fiction n'est pas loin de la réalité.

La fable de Charly Delwart décortique bien ce monde de l'info en roue libre, avec ses petitesses et ses vaines chasses aux scoops.

Quant au style, fait de phrases courtes, parfois élusives, il surprend et puis charme : "Il s'appelle Darius Brissen, il fait détruire, saccager, il casse, il fabrique des événements, crée des faits divers dans la réalité, il est seul, seul à devoir savoir, seul à devoir comprendre pourquoi il fait cela, il sait qu'il y a un sens derrière mais dans l'angoisse, il ne voit pas lequel, cherche une explication objective. Or non. Il avance mécaniquement tout droit, des nouvelles doses, ne se demande pas ce qu'il y a tout droit, il continue; il sait qu'il faut aller tout droit. Point barre."