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Crinière blanche anarchique flottant au large, celle d’un homme sans âge ni époque car tou(te)s lui appartiennent, portant au bout du nez les loupes de celui qui, dès l’enfance en tapinois, a sans doute trop consulté les dictionnaires (Littré, Furetière, etc.) à la lueur incertaine d’une bougie vacillante au fond d’une petite chambre mansardée, Alain Rey (30 août 1928), historien de la langue française, a déjà été paré de tous les attributs. On l’a sacré prince, grand prêtre, druide, barde, sorcier, sourcier du mot, du sens et de la locution. Et il mérite bien tout cela à la fois.

Etoile inamovible et éternelle des dictionnaires Robert, dont il conduit le destin depuis combien de décennies, l’homme vaillant et gaillard garde sur nos sociétés un regard serein et posé. Jamais sans aucune démesure. Et c’est la voix chantante, toujours, qu’il évoque tranquillement avec nous la nouvelle cuvée 2014 des dictionnaires Robert. Ceux, d’abord, de la langue française et des noms propres ; avant l’"Illustré" bimédia pour toute la famille. Bref, des mots et des images pour tous, visuels et virtuels, papier et numérique, sensuels ou tactiles. Le mariage gai par excellence de notre temps.

Si les nouveaux dictionnaires se vantent quelquefois de leurs nombreuses "entrées" - le buzz et le gang bang par exemple -, on tendrait aussitôt à craindre, à tout le moins dans le support papier, la sortie ipso facto d’anciens vocables plus joliment romantiques, dussent-ils a fortiori remonter à Rabelais ou Molière. Le lexicologue, sur cet état de chose, se revendique d’une doctrine bien établie : "Si l’on prend des mots comme sigisbée ou sicaire, on peut en abréger la définition si cela est nécessaire, mais non les supprimer. C’est en tout cas la marque de notre politique, chez Robert."

Brol et fricadelle

Depuis quelques années, les filières les plus porteuses de néologismes ressortissent à l’informatique et aux sciences exactes, aux sciences humaines et à la société, à la médecine et aux sports. Alain Rey, très justement, y ajoute la nourriture et la gastronomie : "Le développement du wok ou du dim sum chinois, cuit à la vapeur, donne lieu à l’introduction de mots nouveaux. Et, pour qu’un mot neuf accède au dictionnaire, il nous faut avoir la preuve d’un usage très répandu. Une fois que le mot est compris d’une large proportion de la francophonie, on peut alors introduire des belgicismes - le brol ou la fricadelle -, des canadianismes, des maghrébinismes. Malgré quoi, il reste extrêmement difficile de refléter l’énorme variété du français parlé dans le monde. Je me suis d’ailleurs récemment aperçu que le français de Nouvelle-Calédonie ou de Polynésie demeurait fort peu représenté, voire pas du tout, dans nos dictionnaires, et qu’il fallait y remédier."

Réseau d’informateurs

Lexicographe, rédacteur en chef des éditions Robert.Quand on lui demande qui sont les mystérieux et redoutables agents de la langue française, ces correspondants étrangers qui informent "l’agence centrale" du Robert, M. Rey répond : "Nous disposons, pour la Belgique, la Suisse et le Québec, d’un réseau d’informateurs qui nous renseignent assez fidèlement sur l’évolution du vocabulaire en ce qui a trait aux mots nouveaux. Et nous introduirons ceux-ci dans le dictionnaire pourvu qu’ils reflètent un usage suffisamment répandu; c’est-à-dire, par exemple, dans toute l’Afrique francophone, et pas seulement dans un seul pays africain."

Chargée en fin de compte de la définition des mots et du choix des citations, c’est une petite équipe d’environ six rédacteurs qui fournit le travail quotidien du Petit Robert. Aidée en cela par les multitudes de services offerts par la Toile, ainsi qu’une escouade d’informaticiens qui permettent de trier et de classer les informations.

Au temps du "globish"

"Il y a long time ago", comme disaient les chébrans ou câblés de naguère, la pression anglo-saxonne sur le vocabulaire français était pour le moins intense. Alain Rey, au demeurant, n’est pas de ceux qui croient que, dans le contexte linguistique "globish" de la mondialisation, les mots d’origine chinoise, indienne, arabe ou russe prendront aussitôt le relais. Même s’il se réjouit que les Chinois, les Japonais ou les Italiens, en matière culinaire notamment, viennent de temps à autre colorer une langue peut-être trop largement dominée par l’anglais et l’américain de Californie, Silicon Valley oblige.

Réputé d’une infinie tolérance pour les "étrangèretés" de la langue, M. Rey dut essuyer autrefois les foudres de Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française, qui lui reprochait sans doute de favoriser une langue désormais trop composite. "Il disait que le Robert était un très bon dictionnaire mais que nous avions parfois tendance, je cite, à ramasser les mots dans le ruisseau !" A présent, les relations sont plus détendues avec Mme Hélène Carrère d’Encausse, "successeuse" (sic) de M. Druon sous la Coupole, qui se montre nettement plus libérale quant aux mots inédits jusque-là. A telle enseigne que le Dictionnaire même de l’institution du Quai-Conti s’ouvre, à son tour, à de nombreux emprunts. "Malgré quelques réticences envers le français des jeunes et des banlieues, un peu plus argotique disons."

Vive la périphérie !

Optimiste incorrigible, Alain Rey n’imagine guère davantage le déclin, dès demain, de la langue française.

"Il est certain qu’existe, dans le chef des francophones, un certain laisser-aller - surtout dans la manière d’écrire. De plus, il est des modes venues de l’étranger qui ne sont pas toujours nécessaires. Mais au Moyen Age aussi, on a cru à un moment que le français pouvait disparaître tout simplement. Il demeure toutefois un côté hybride dû à l’américanisation, et un manque d’amour des Français à parler leur langue en effet. En revanche, on va retrouver cette affection pour la langue chez les immigrés plus récents, chez les Occitans, chez les Belges ou les Suisses. A la périphérie en somme, ce qui est bien normal du reste ; c’est toujours au centre, à Paris, dans les grandes métropoles que les choses se passent plus difficilement. Voyez un peu, on parle ainsi à Londres un anglais calamiteux !"

La résistance du papier

Notre maître langagier se félicite par ailleurs du nombre d’auteurs étrangers qui ont élu le français comme langue d’écriture. Il cite Maryse Condé en exemple, et combien d’autres encore. Mais, de toute façon, il renonce à adhérer au défaitisme d’une certaine France en son propre miroir. Il voit là une question politique, au sens même où l’anglais est parfois trop vite promu à l’université (et dans les "business schools"), jusqu’à détrôner précisément le français. "La politique et les affaires sont extrêmement dangereuses. Heureusement, il n’y a pas que la politique dans la vie ! Il reste l’art, et la science peut-être également dans une moindre mesure."

Et le bibliophile invétéré qu’est Alain Rey, stoïque et droit comme un "i" face à la menace de la fracture numérique, de nous confier enfin que le livre n’a pas tout à craindre de l’écran et du virtuel. Gageons qu’il pense là à la pérennité du bon vieux dictionnaire papier

Parution dès ce jeudi 30 mai du Robert Illustré (Dixel) au prix papier de 29,99 €, outil bimédia mis à la disposition numérique de l’acheteur pendant quatre ans.