Livres - BD

Pour une surprise, c’est une surprise ! Et mieux que cela, une redécouverte ! Voilà un livre publié en 1933 que quelques mots du pape François ont tiré de l’oubli, et qui s’impose comme un chef-d’œuvre. Le 14 avril 2013, le pape argentin disait dans une homélie : "Il y a les saints de tous les jours, les saints cachés, une sorte de classe moyenne de la sainteté, comme disait un écrivain français". Qui était cet écrivain, se demanda-t-on aussitôt. En septembre, dans une interview à la revue "Civilta Cattolica", le Saint Père livrait son nom : Joseph Malègue, l’auteur de "Augustin ou le Maître est là". Les éditions du Cerf viennent de le rééditer.

Ce roman de plus de 800 pages a la densité intellectuelle des grands livres de Thomas Mann, Hermann Broch, Robert Musil, mais aussi les diaprures imagées et frémissantes de Marcel Proust. Le grand critique d’après-guerre Pierre-Henri Simon voyait d’ailleurs en Malègue "un Proust chrétien, imprégné de la plus sûre théologie, et qui donne ainsi le chef-d’œuvre du roman catholique". Roman catholique ! Voilà deux mots qui révulseront ceux qui penseront à une littérature de patronage ou de sacristie. On en est loin.

Si le roman catholique a connu des auteurs honorables - Maxence Van der Meersch : "L’empreinte du dieu" (prix Goncourt 1936), Gilbert Cesbron : "Chiens perdus sans collier", et d’autres -, il a aussi ses étoiles de première grandeur. A commencer par Joris-Karl Huysmans : "En route" (1895). Nombre d’intellectuels français se convertirent à l’époque : Paul Claudel, Jacques Maritain, Henri Ghéon, Max Jacob, etc.

Côté romans, le dernier grand fut Georges Bernanos : "Journal d’un curé de campagne" (1936), "Monsieur Ouine" (1940). Auparavant, il y avait eu, bien sûr, François Mauriac et Julien Green qui, pourtant, sentaient le soufre aux narines des conformistes et des bigots. Julien Green rejetait d’ailleurs l’étiquette de romancier catholique : "Je suis un catholique qui écris des romans", disait-il. Ce n’est évidemment pas la même chose. De fait, aucun d’eux ne fut un romancier à thèse, comme le relevait récemment Sébastien Lapaque : "Aucun d’eux ne s’est laissé enfermer dans les canons de la littérature édifiante : tous ont revendiqué, à l’égard des préjugés et des pudeurs des milieux cléricaux, une autonomie que Jacques Maritain avait défendu dans Art et scholastique (1920)". Joseph Malègue s’inscrit dans cette lignée (voir encadré).

Venons-en au roman. Augustin Méridier naît en Auvergne, à la fin du XIXe siècle, dans une famille de petite bourgeoisie catholique. Son père est professeur de lycée, un homme d’une belle culture, modeste, timide, facilement chahuté par ses élèves. Augustin est brillant, lecteur précoce, premier de classe. Il est aussi un garçon sensible, dont l’éducation chrétienne sans fadeur ni conformisme est rythmée par la messe du dimanche et la prière du soir. A 16 ans, il entend comme un appel à la vocation religieuse, au don de soi à Jésus-Christ. Il y résiste, il remet à plus tard d’y répondre, il veut d’abord satisfaire son appétit de connaissances et sa curiosité de la vie.

A Paris, où l’ont conduit ses lauriers scolaires, Augustin est rapidement confronté à la critique rationnaliste et positiviste des Evangiles initiée par Renan. Comme si, écrira plus tard Charles Moeller, le Christ avait à s’adresser à ses auditeurs juifs et aux gens de son temps juifs en se souciant des raffinements critiques de la future Ecole des Chartes ! Augustin perd la foi.

Vingt années passent. Augustin est devenu une figure de premier plan de l’Université. Alors qu’il se défiait des intermittences du cœur, il rencontre l’amour. Soudain, tout s’assombrit : sa mère meurt, sa sœur perd un enfant, lui-même se voit diagnostiquer une tuberculose qui le contraint à renoncer à sa fiancée et à s’exiler en Suisse.

C’est là, dans une petite chambre de sanatorium, à Leysin, devant la Dent du Midi, qu’il va prendre le chemin d’un retour à Dieu. Non par peur de la mort, non pour le réconfortant espoir d’une vie éternelle, mais par une réflexion pascalienne sur l’humanité d’un Dieu qui s’est fait homme. Le rôle de la souffrance, expliquait encore Charles Moeller, n’est pas d’affaiblir la résistance des mourants au zèle des convertisseurs de la dernière heure, mais de "faire sauter les moellons de la forteresse qu’un mauvais usage de l’intelligence avait accumulée autour de l’âme profonde d’Augustin". Le blocage intellectuel étant levée, la voie est ouverte aux trois conditions d’une adhésion valable à la Parole de Dieu : qu’elle soit libre, surnaturelle et raisonnable (voir le tome II de "Littérature du XXe siècle et Christianisme") .

Le parcours d’Augustin a tout d’un labourage lourd et lent de son âme par Dieu. Un ami d’enfance devenu jésuite l’adjure finalement : "Confesse-toi". A ces mots, Augustin s’agenouille comme Pascal s’est agenouillé, non devant le Dieu des philosophes, mais devant le Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob. Conclusion : "Dieu ne laisse pas errer jusqu’à la fin ceux qui, le cherchant dans la bonne foi de leur cœur, ne l’ont pas trouvé. Il enverrait plutôt un Ange". Une pensée de Malègue que le pape François aime citer pour dire l’Amour, la Miséricorde de Dieu.

Ce roman hors du commun fut refusé par les éditions Plon. Si bien que Joseph Malègue le publia à compte d’auteur (comme Proust "Un amour de Swann" !). Quand il eut paru, Gaston Gallimard, qui n’avait rien d’un bondieusard, lui écrivit : "J’ai lu votre grand livre. Je le trouve remarquable, et je tiens à ce que vous sachiez que j’aurais été fier d’en être l’éditeur".


Augustin ou le Maître est là Joseph Malègue Ed. du Cerf 832 pp., env. 30 €