Le sourcier de l'imagination

Éric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Que diable un jeune mathématicien, surtout quand il est trop doué, peut-il donc aller faire dans une banque ? Se gaver de chiffres, oui, censément. Mais encore, quand il a une petite idée au moins derrière la tête, l'idée qui pourrait être celle de penser librement un jour ? Celle qui lui ferait dire plus tard, mais longtemps après : "La créativité est ma passion depuis toujours et mon métier depuis plus de vingt ans."

Ingénieur en mathématiques appliquées de l'Université de Louvain (UCL), Luc de Brabandere était entré tout jeune à la Générale, reine des banques belges à l'époque, avec la secrète intuition qu'il s'y chargerait de l'informatique. Ce qu'il fit dans un premier temps ; puis dans un second, lorsque le patron de l'institution, auquel il était directement attaché, entreprit de le "reprogrammer" à sa façon. Veuillez vous pencher, lui demanda-t-il, sur l'avenir des "télécoms" qui, avec l'avènement de la fibre optique, tiraient de nouveaux câbles sur le futur.

LES INFODUCS

Ainsi fit Luc de Brabandere, qui conçut alors un néologisme merveilleux, les "infoducs" -titre d'ailleurs d'un livre, son tout premier, paru en 1985 chez Duculot - par lesquels il entendait précisément nommer ces "autoroutes de l'information" qui succéderaient, dans l'ordre des grands canaux d'énergie de tous les temps, aux "aqueducs" et aux "oléoducs". C'était assez dire, du moins, que l'information serait la première énergie de l'an 2000. Quand bien même en est-on toujours, en ce jour, à chercher les énergies non fossiles, dites alternatives et de substitution.

Né en mai 1948, Luc de Brabandere aurait inéluctablement 20 ans en Mai 68, au temps de "l'imagination au pouvoir", mais encore plus radicalement 25 ans en 1973, en pleine crise pétrolière. A quelle époque il devenait évident, pour quelqu'un comme lui, qui ne portait pas de chemises à fleurs pour être en avance de deux ou trois longueurs, qu'il faudrait "changer la vie", comme eût dit Rimbaud, pour résoudre la terrible crise des débouchés de ces années-là. Et trouer des horizons dans le brouillard au couteau qui régnait sur le monde.

L'IMAGINATION ET SA MAGIE

Vint donc chez l'ingénieur, bientôt philosophe de surcroît, la passion des idées. "C'est aujourd'hui, s'exclame-t-il dans son dernier livre ("Pensée magique, Pensée logique"), la manière dont les idées sont élaborées qui m'intrigue et, honnêtement, me fascine." A travers Paul Watzlawick et l'École de Palo Alto, creuset de l'approche systémique, Luc de Brabandere affina sa vision des réseaux et systèmes, des paradigmes et paradoxes. Jusqu'à aboutir aujourd'hui à la nouvelle logique de Bertrand Russell, dans l'esprit duquel "le paradoxe devient objet de science et la créativité trouve un fondement logique".

Difficile de présenter le dernier ouvrage de Luc de Brabandere. Parce que d'abord, à l'image de tous les autres, il ne se résume point. Et puis, car se voulant essai et manuel à la fois, "il vulgarise l'histoire de la logique, mais présente également des idées plus personnelles sur les mécanismes de l'imagination et de sa magie".

LA VÉRITÉ DE L'ENFANT

Luc de Brabandere, par cette "petite philosophie de la créativité", nous enseigne à penser hors du cadre, ce qu'en d'autres langues l'on nomma le "thinking out-of-the-box". Mais est-il possible de penser en dehors de tout contexte ? Faut-il quelque grammaire structurante pour penser le nouveau, le révolutionnaire, l'impensable ?

C'est à cela même que s'efforce Luc de Brabandere, "ingénieur de l'imagination", celui qui professe que " le grand art de la créativité consiste à concevoir de nouveaux cadres de pensée" . Et ose dire que l'imagination a sa logique, qu'il serait nécessaire de respecter si nous voulons laisser libre cours à notre inventivité. Au nom de quoi, rendons-lui gloire, la créativité ne serait pas la tarte à la crème qui fait dire aux conservateurs qu'elle devrait rester strictement l'apanage des jardins d'enfants. Il est vrai qu'il n'y a qu'un enfant pour se demander que fait le vent quand il s'envole.

Éric de Bellefroid

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