Livres - BD Nouvelles narrations Master Classe par deux concepteurs renommés de "bédébinaire".

"Metteur en scène Turbomédia." C’est ainsi que se présentent chacun des auteurs de bande dessinée Mast et Geoffo. Ils seront à la Foire du Livre de Bruxelles le 22 février pour une Master Classe : "Le turbomédia et la bédébinaire". Kessako ?

Des images qui bougent

Terme forgé en 2009, le "turbomédia" est défini (1) par le dessinateur-blogueur Malec comme "un diaporama d’images qui bougent". Né via le blog d’un autre auteur branché - Balak (bit.ly/blogBalak) - le turbomédia est une histoire dessinée "sur tablette graphique directement dans flash. Le fichier est ensuite intégré directement dans le blog". Pour lire la succession de dessins et la progression narrative, l’utilisateur clique sur les flèches de défilement ou appuie sur les touches équivalentes de son clavier.

Bref, le turbomédia, c’est de la bande dessinée numérique spécifiquement conçue pour support digital, au contraire des bandes dessinées sur papier scannées et transposées sur écran. Idéalement, la BD à la sauce "turbomédia" exploite la fluidité de la lecture en ligne et dispose d’une narration spécifique.

Dans la foulée de Balak, plusieurs auteurs ont commencé à faire leurs propres "bédébinaires". Dans leur phase expérimentale, certains se démarquaient à peine des "animatiques", ces versions grossièrement animées d’un story-board de cinéma, que connaissent bien les professionnels du cinéma d’animation (1). Mais il y eut aussi les premières réussites du genre, comme la "bédénovela" collective "Les Autres Gens" (bit.ly/AutresGens).

Storytellers pour la Marvel

Quant à Mast et Geoffo, leurs expérimentations les ont tout simplement conduits à la Marvel, qui leur a confié le storytelling de plusieurs titres de leurs "Infinite Comics" - déclinaison "turbomédia" des super-héros américains.

Marvel a toujours été à la pointe de la bande dessinée numérique. Dès 1996, la maison-mère d’Iron Man et des Avengers expérimentait les Cybercomics, en partenariat avec AOL - alors géant du Net.

L’expérience ne dura que quatre ans. Mast et Geoffo ont extirpé des tréfonds du web un exemple de Cybercomics de 1998, "Daredevil Zero" (bit.ly/DDZero). Précurseur du turbomédia, l’épisode était cosigné par Joe Quesada. Après avoir été rédacteur en chef de la Marvel de 2000 à 2011, celui-ci fut à l’initiative de la ligne Infinite Comics.

La Corée du Sud est l’autre pays pionnier de la bande dessinée numérique. Le premier strip en ligne, "La pensée de Gwangsu", fut lancé dès avril 1997. L’année suivante, Gwon Younju inaugurait le premier blog dessiné - dont la formule du journal dessiné sera reprise avec bonheur en France par un Boulet.

Depuis l’apparition des écrans tactiles en 2009 avec le principe du balayage de l’écran par "scrolling" vertical ou horizontal d’un mouvement du doigt, les webtoons, comme on les appelle en Corée, ont trouvé leur format idéal.

Exit animation et son

Le point commun entre les webtoons, les turbomédias ou les Infinite Comics est l’abandon de ce qui a fait un temps fantasmer les auteurs de bande dessinée numérique : le multimédia et l’interactivité de l’utilisateur.

Finis les ajouts de sons ou les effets d’animation empruntés au cinéma. On préfère l’illusion de mouvement, à l’exemple de ce qu’a réussi Benjamin Renner (lui-même animateur) dans la transposition de son "Grand Méchant Renard" en turbomédia (bit.ly/GMRenard).

Exit, aussi, la lecture "à choix multiples", façon jeu vidéo, comme testée en 1999 dans "Brambeltown" de Brent Wood (bit.ly/WoodBrambel) enquête interactive en bande dessinée.

Nouvelle unité narrative

L’autre caractéristique est que les (bonnes) "bédébinaires" sont conçues en ne pensant plus en termes de case et, encore moins, de planche, mais bien d’écran. Pour paraphraser le célèbre "le message, c’est le médium" de Marshall McLuhan, le support dicte structure et narration.

Sans planche ou page physique, l’unité narrative a changé de nature et, avec elle, le rapport au lecteur. "On est plus proche d’une narration similaire à celle du cinéma ou de la série télévisée", note Didier Borg, créateur de Delitoon, plate-forme franco-belge de bandes dessinées numériques. Il faut capter l’attention image après image. D’où la définition de "mise en scène" que donnent de leur travail Mast et Geoffo.

Potentiel

En Corée du Sud, le potentiel de ce marché est démontré. Un Coréen sur trois lit quotidiennement des webtoons. En 2015, on dénombrait trente-trois plateformes qui diffusent l’équivalent de 1700 planches chaque semaine. Le temps d’utilisation moyen de Naver, leader du marché webtoon, est supérieur à celui de YouTube.

Aux Etats-Unis, le constat est en demi-teinte : les derniers chiffres disponibles (2014) font état d’une croissance de 11 %, en légère baisse par rapport aux années précédentes. Mais elle reste plus élevée que celle du livre numérique (3,8 %) et des bandes dessinées papier (4,39 %).

En France et en Belgique, la BD numérique reste une niche d’à peine plus d’un pour cent du marché, selon le rapport 2015 de l’Association des critiques de bande dessinée (ACBD). Mais en France, la pénétration des tablettes dans les foyers avec adolescents a doublé en 2014. Les habitudes des modes de consommation des contenus traditionnels peuvent donc encore évoluer.


(1) Voir "La Cathédrale aux Mille Cloches" de Gipo, 2009 : bit.ly/1000Cloches

Master Classe consacrée au turbimédia et à la bédébinaire le 22 février à la Comix Factory.