Livres - BD

Portrait

C’est un endroit idyllique sorti d’un Moyen-Age rêvé, qui coule des jours paisibles et ensoleillés, à peine troublés par les cancans colportés par des piafs bavards. Ce n’est pas non plus qu’il ne s’y passe rien : déchu de son trône, le belliqueux frère du roi débonnaire, tente de récupérer son bien.

Mais la question principale qui agite "Le Royaume" (et le lecteur) est de savoir si François, le forgeron, parviendra un jour à ravir le cœur d’Anne, au charme confondant, dont les "non" résonnent comme des "peut-être". Edité par Dupuis, cette série enjouée dont vient de paraître le second tome (1) est un petit bijou de bande dessinée tout public. De ce royaume, le Belge Benoît Feroumont (Aye, 1969) est le démiurge. Guidé par l’envie "de faire quelque chose de très positif, très agréable", l’auteur a construit son univers sans plan, "en me demandant à chaque étape ce qui allait se passer", avant de l’étoffer.

Feroumont n’est pas un auteur au long cours, même s’il avait déjà animé dans "Spirou" la série "Wondertown", scénarisée par Fabien Velhmann. "Ça n’a pas marché et c’était la période tumultueuse de Dupuis", regrette Feroumont. "Je me suis relancé dans l’animation en me disant que la bédé n’était pas pour moi".

Car c’est d’abord dans le domaine du dessin animé que l’homme s’est fait un nom. Après des études à Saint-Luc Liège, puis à la Cambre, Feroumont tente l’aventure du court-métrage. Son troisième essai, "Bzzz", récit d’un mouchicide, sera présenté à Cannes en 2000. Il dirigera ensuite l’animation en Belgique d’un segment "Des Triplettes de Belleville" (2003), de Sylvain Chomet, puis une partie de celle de "Brendan et le secret de Kells" (2008). Sans oublier la réalisation d’un court en 3D, en 2007 : "Dji vou veu volti" ("Je vous vois volontiers") - "C’est la seule phrase du film. En wallon, c’est une façon de dire : "Je vous aime" - qui voit un troubadour amoureux se débattre avec le sous-titrage et dont l’atmosphère servira de matrice au "Royaume".

"Il a une grande maîtrise du travail en équipe et beaucoup de personnalité. Auxquelles s’ajoute un vrai sens du rythme, du découpage et de la mise en scène", souligne Vincent Tavier (La Parti), producteur de "Dji vou veu ".

Bien que le succès d’estime et les prix soient au rendez-vous, Feroumont voulait s’alléger du poids qui pèse sur les épaules d’un réalisateur. "J’étais fatigué de l’animation, je ne voyais pas ma famille. Frédéric Niffle et Sergio Honorez (rédacteur en chef de Spirou et directeur éditorial de Dupuis) voulaient que je dessine dans "Spirou". Je me suis dit que c’était le moment". Deux albums du Royaume ont paru depuis, et le troisième attend d’être mis sous presse.

Plus encore que la fraîcheur du ton - "J’emploie des belgicisimes. Je m’enregistre pour faire les dialogues, je joue les rôles pour mes enfants", explique Feroumont - ce qui séduit est le dessin, d’une ligne claire et ronde, rehaussée de couleurs vives. "En bédé et en animation, j’ai mis au point un style qui permet d’être cohérent dans le drame et dans l’humour. Ce que font les Japonais, par exemple, avec des personnages réalistes qui font des grands yeux, tout à coup."

Spécialiste du dessin animé et de la bande dessinée, Philippe Capart (2) acquiesce : "Son dessin utilise toutes les ficelles pour amener tout le monde à bord, c’est le fameux fantasme des lecteurs de 7 à 77 ans. Il se rapproche de la dynamique de Franquin, Morris, pour qui comptaient d’abord l’action, les personnages, le mouvement. Les détails n’existent pas". Feroumont confesse : "J’aime dessiner, mais je suis un paresseux. Dans le premier tome, j’ai évité de faire des chevaux. Maintenant que je commence à dessiner toutes les briques, je n’arrive plus à me tenir à une page par jour".

Pierre Bailly ("Petit Poilu", "Ludo", "Agadamgorodok") connaît Feroumont depuis l’enfance, à Marche, et l’époque où ils animaient la rubrique bédé dans une radio locale. "Il dessinait déjà comme ça quand il avait 15 ans. Benoît est fasciné par le mouvement, c’est ce qu’il travaille le plus. Il a un côté artisan, beau meuble". Capart complète : "Plus qu’un grand dessinateur, c’est un conteur hors pair, qui sait ménager ses effets. Dans ce sens, je le comparerais à Peyo qui arrivait à un résultat fabuleux quand il était poussé par la narration". Fabien Velhmann ("Spirou et Fantasio", "Les Cinq conteurs de Bagdad", "Le marquis d’Anaon") pointe chez son ami "cette énergie qui caractérise les gens qui viennent du dessin animé". Et qui, selon Velhmann, pourrait s’exprimer dans d’autres domaines que la bédé tout public. "Il est capable de faire quelque chose de différent, même s’il conserve une prédilection pour une certaine forme de poésie, une foi en ses personnages. Il ose le premier degré dans les émotions. C’est un assez digne successeur de Peyo" (bis repetita).

Reste cette question : entre les deux faux amis que sont la bande dessinée et le dessin animé, Feroumont a-t-il choisi ? "J’aimerais que "Le Royaume" soit un dessin animé", avoue-t-il. "Ce n’est pas à l’ordre du jour, mais on en a discuté avec Dupuis". Il y aussi ce projet de long métrage qui dort dans les tiroirs, faute de financements, pour lequel Velhmann a prêté sa plume. "Un dessin animé, ça prend des années, et on ne sait jamais où ça va aboutir", rappelle le Français. "Benoît trouve dans la bédé un plaisir complémentaire de celui du dessin animé, parce qu’il peut faire ce dont il a envie".

Et si Feroumont prenait tout le monde à contre-pied, en empruntant une troisième voie ? "Je suis un gamer et j’adorerais voir "Le Royaume" en 3D dans un jeu video. Je n’ai jamais touché à ce média, mais je connais des gens qui sont dedans. Ce serait super, mais c’est une question de temps".

(1) Les deux princesses, le Royaume, t.2, Feroumont, Dupuis, 52 pp. en couleurs, environ 10 euros.

(2) Dont on recommande le "Morris, Franquin, Peyo et le dessin animé", coécrit avec Erwin Dejasse, éditions de l’An2