Livres - BD

Au cimetière américain d’Henri-Chapelle, non loin de Welrenraedt, s’érigent quelque huit mille croix de marbre blanc : "Chacune mentionne le nom d’un soldat, de son régiment, l’Etat où il habitait et la date de sa mort. La plupart de ces soldats sont tombés lors de la bataille des Ardennes ou au cours de la campagne d’Allemagne. Trois frères sont enterrés côte à côte. Et, au milieu de tous ces jeunes gars, une seule femme. Elle était brancardière." Ainsi s’ouvre le nouveau roman de Bernard Gheur, "Les Etoiles de l’aube", qui s’adresse à toutes les générations : celle que marqua la Seconde Guerre mondiale et celles qui en ont entendu parler par ceux qui la traversèrent, à commencer par leurs familles. Emouvant roman, ô combien !, mais qui, comme toujours sous la plume (ou le clavier) de notre discret confrère, privilégie les demi-teintes, la pudeur, la voix feutrée - à l’image des pas qui sans bruit s’inscrivent dans la neige. Cette neige que tant de jeunes héros, qui n’avaient demandé de l’être, rougirent de leur sang. Si huit mille d’entre eux reposent à jamais chez nous, les corps de neuf mille autres furent rapatriés en 1947 aux Etats-Unis, pour y être inhumés. Ce livre - fiction documentée - honore donc la mémoire de ces garçons venus de l’autre bord de l’Atlantique. Pour recomposer le destin de l’un d’entre eux, Bernard Gheur (Liège, 1945) met en scène un Ralph Demy (clin d’œil au regretté réalisateur de "Lola", des "Parapluies de Cherbourg" et de "Une chambre en ville") qui, à l’évidence, est l’alter ego de Bernard Gheur, et qui se lance en 2004 sur la piste d’un aviateur américain abattu soixante ans plus tôt dans la vallée de l’Amblève et alors secouru par la Résistance. Roman mélodramatique (cet adjectif n’ayant rien de péjoratif), "Les Etoiles de l’aube" recrée la Liège bombardée, sa libération en septembre 44, la contre-offensive allemande en décembre, mais traverse aussi le temps car le protagoniste de cette "quête des racines" ressuscite le milieu de la presse des années 60 qu’il compare aux froides salles de rédaction d’aujourd’hui. Nostalgie Rappelera-t-on que le romancier du "Testament d’un cancre" (paru chez Albin Michel en 1970, préfacé par François Truffaut), du "Lieutenant souriant" et de "Nous irons nous aimer dans les grands cinémas" fut journaliste à "La Meuse" pendant plus de trente ans ? Métier dont ce "moissonneur de souvenirs" parle avec une justesse inouïe. Et que dire de la tendresse dont cet anxieux-né entoure chaque personnage de ce si sensible roman ? Bernard G./Raph D. y parle de "guerre natale" comme on dirait "terre natale" : "Je suis né en février 1945. Et j’ai toujours eu l’impression de n’être pas venu au monde au bon moment. Trop tard ou un rien trop tôt. Comme si j’étais entré dans un cinéma alors que le grand film se terminait". Appelées à rayonner dans le cœur de leurs lecteurs, des "Etoiles" dont la lueur enchante.

Les Etoiles de l’aube Bernard Gheur Weyrich Edition (9, place de la Foire, 6840 Neufchâteau), collection "Plumes du Coq" 334 pp., env. 17,50 €