Les francophones de Flandre, à l'imparfait

Paul Vaute Publié le - Mis à jour le

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A l'athénée en terre flamande où Luc Beyer de Ryke fit ses études, il fallut un jour que le recteur intervienne pour empêcher la transformation de la cour de récréation en champ de bataille de Groeninghe. Les élèves flamingants et fransquillons - enfin, un tantinet - rejouaient le Lion et le Lys, les communiers et les chevaliers de la bataille des Eperons d'or. Rien d'étonnant si ce `mythe fondateur´, dont le septième centenaire vient d'être célébré, sert de point de départ à l'étude que le journaliste et député européen honoraire consacre aux francophones du plat pays.

Pour ceux qui se souviennent du présentateur du Journal télévisé et d'autres émissions, précisons qu'il a la plume aussi élégante que la parole: un régal, donc. Sur le fond, sa démarche combine recherche historique, regard sociologique et témoignage personnel, non sans laisser filtrer tristesse et nostalgie du paradis perdu. Il y a dans ces pages comme une révolte refoulée, assez proche sans doute des sentiments qu'ont dû éprouver maints Flamands de Bruxelles, au XIXe siècle, en voyant leur ville se franciser inéluctablement. Ou encore et en plus grand nombre, les Français qui assistèrent à l'extinction de leur dialecte breton, poitevin ou occitan sous les coups de latte des instituteurs de l'Etat jacobin administrés aux doigts des petits patoisants.

LA BOURDE DU CARDINAL

La différence est qu'ici, ce n'est pas le peuple qui a souffert mais une classe dominante. Quand l'auteur, né en 1933 à Gand, est entré au conseil communal de la cité des Van Artevelde, sept des dix sièges libéraux étaient occupés par des francophones affirmés ou prudents. A présent, il en reste un pour l'ensemble des élus.

Notre confrère n'idéalise pas. Dans un passé plus lointain, la domination de cette bourgeoisie et de cette aristocratie `ne fut pas exempte d'injustices´, trop favorisées qu'elles étaient par `le jeu des intérêts, des équilibres sociologiques, le rayonnement intellectuel de la langue française´. Est épinglée à juste titre, la condescendance d'un cardinal Mercier quand il affirmait, après la Première Guerre mondiale, que `les Flamands qui voudraient flandriciser une université n'ont pas assez réfléchi au rôle supérieur auquel doit prétendre cette université´. Propos d'époque? Il nous remet au contraire en mémoire que les Tchèques disposaient alors d'une université dans leur langue, à Prague, depuis 1880...

Sur l'autre plateau de la balance s'accumulent les dérives du mouvement flamand, en particulier au cours des deux guerres mondiales, et la manière dont il a débouché sur `un dispositif législatif, scolaire, administratif´ visant à l'éradication d'une minorité `à laquelle le vocable même de minorité et un statut approprié est dénié´ (le cas très spécifique des francophones de la périphérie bruxelloise n'est pas envisagé ici). L'unilinguisme régional, ce `rouleau compresseur´ enclenché méthodiquement par la législation de 1932, est aujourd'hui à ce point accompli qu'on se prend à rêver devant le catalogue des droits reconnus sans problème aux 5 pc de suédophones de Finlande.

Ceux qui, comme de Coster ou Verhaeren, aiment la Flandre dans la langue de Molière, perçoivent avec plus d'acuité l'homogénéisation culturelle comme une négation de l'héritage national. Le Nord s'est enrichi, au fil des siècles, d'influences romanes comme le Sud d'influences germaniques. N'est-il pas surprenant `de voir le souvenir de la Bourgogne plus présent et illustré à Bruges, Gand ou Bruxelles qu'à... Dijon´ ?

Peut-être ces réalités et bien d'autres qui nous sont rappelées par Luc Beyer seront-elles assez solides et défendues, demain, pour imposer un tournant radical à une nouvelle génération de politiques. Sinon, il aura offert un beau chant désespéré à sa communauté d'`âmes mortes´ qu'on ne peut même plus recenser.

© La Libre Belgique 2002

Paul Vaute

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