Livres - BD

Pour comprendre la Chine actuelle, il faut connaître son passé récent et mouvementé, depuis les affres de la révolution culturelle et le culte insensé autour de Mao, jusqu'à la fulgurante ascension dans le paradis du capitalisme mondial. Rien ne vaut, pour cela, les romans. Deux livres récents s'imposent pour notre plus grand plaisir. D'abord, le formidable roman picaresque "Brothers" de Yu Hua, paru chez Actes sud (lire notre critique dans "Lire" du 30 mai).

Mais un roman policier peut être une autre bonne porte d'entrée. L'inspecteur principal Chen, créé par Qiu Xialong, est un guide savoureux. On le retrouve cette fois dans "La danseuse de Mao" que viennent de publier les éditions Liana Levi. L'inspecteur Chen est féru de poésie. Il connaît par coeur les poèmes anciens comme, et surtout, ceux de Mao sur l'enthousiasme révolutionnaire, la beauté des fleurs de prunier, ou la métaphore d'un bain dans le Yangtsé. Dans ce langage poétique, "nuages et pluie" signifient "faire l'amour", un peu comme Swann parlait de "faire catleya" avec Odette dans le roman de Proust. "Là seulement une branche de fleurs offre sa grâce", écrit Mao, évoquant une de ses innombrables conquêtes féminines, car Mao était un Don Juan érotomane, comme l'étaient les empereurs chinois. L'inspecteur Chen est aussi féru de cuisine traditionnelle et le roman fourmille de détails sur la façon de boire le thé ou sur les ailerons de requin à la vapeur en forme de doigts de Bouddha, les pattes de chameau braisées à l'échalote et les langoustines au poulet mandarin.

Dans ce décor exotique à souhait, l'inspecteur Chen est chargé d'une mission secrète par le gouvernement, indépendamment de la sécurité intérieure qui mène aussi son enquête. Une jeune femme, Jiao, petite-fille d'une des maîtresses de Mao, la danseuse Shang, est soudain devenue riche. A-t-elle réussi à vendre cher des documents compromettants sur le grand timonier, de l'époque où il retrouvait à Shanghai, Shang, sa danseuse et amante ? Des documents qui pourraient ébranler un peu plus le mythe du dirigeant se consacrant totalement à sa tâche ?

À travers cette enquête, l'inspecteur Chen retrouve des témoins de l'histoire chinoise qui lui racontent les humiliations de la révolution culturelle, les séances d'autocritique, les nobles dépouillés de tous leurs biens, les secrets qu'il fallait taire (un professeur fut tué pour avoir laissé entendre - à bon droit - que Mao fut un moment bigame). L'enquête continue jusqu'à évoquer la Chine d'aujourd'hui avec ses folies capitalistes et l'influence des triades mafieuses.

Si le roman demande parfois un peu de concentration pour se débrouiller dans la forêt des patronymes, il permet de mieux saisir ce pays coincé entre ses archaïsmes et son modernisme "bling bling". L'inspecteur Chen, pour dénouer l'intrigue, doit finement manoeuvrer et jouer dans la guerre des polices pour que les dirigeants puissent maintenir la chape de plomb sur le passé sulfureux de Mao.

"La danseuse de Mao", par Qiu Xiaolong, chez Liana Levi, 316 pp., env. : 19 euros