Livres - BD

Pour "Les Anges de la nuit", son septième roman, John Connolly contourne quelque peu son détective fétiche, Charlie Parker. Louis, ami du détective privé Parker, fait partie des Faucheurs, sorte de confrérie de tueurs à gages. Avec Angel, Louis a longtemps été l’un des plus efficaces membres de cette élite. Mais voilà qu’une série de crimes sont commis. Louis comprend qu’un contrat a été mis sur sa tête et qu’il est devenu la cible de Bliss, ancien Faucheur comme lui. Pour comprendre pourquoi de chasseur il est devenu gibier, Louis va devoir compter sur l’amitié de Charlie Parker.

John Connolly fait de Louis et Angel les vrais premiers rôles du roman, Parker ne jouant qu’un second rôle - au point qu’on se demande si la présence de celui-ci était vraiment nécessaire et n’est pas une concession à l’éditeur, sans doute désireux de ne pas désarçonner les fidèles du romancier. À l’image de son personnage principal, marqué par la mort de sa femme et de sa fille, les deux protagonistes sont hantés par un passé qui les rattrape. La vengeance et la rédemption guettent toujours au détour des pages.

À 41 ans, Connolly peaufine son style, cherchant à donner toujours plus d’épaisseur à son écriture et à son univers où ce n’est pas la norme sociale qui définit les individus mais des valeurs plus fondamentales - l’amitié et la fidélité, notamment. Du thriller, l’Irlandais évolue vers le meilleur du roman noir américain. On peut supputer que le journaliste de l’"Irish Times" caresse des ambitions littéraires plus grandes. Il démontre pour l’instant sa capacité à se renouveler, évitant de répéter les mêmes recettes -qu’elles soient stylistiques ou narratives - livre après livre (on rappellera que les éditions américaine et anglaise de ses deux précédents romans furent accompagnées d’une compilation musicale constituant le soundtrack du récit imaginé par l’auteur). Il se dégage de son écriture une forme de poésie noire, un art de l’étude de caractères qui le distingue du tout-venant du genre, sans pour autant négliger l’action. L’intrigue importe finalement moins que le parcours des personnages. À cet égard, le récit du passé de Louis, qui égrène le récit sous la forme de flash-backs, est l’un des intérêts de cet opus.

CONFINS DU FANTASTIQUE

De Michael Gruber, on n’a pas oublié "Tropiques de la nuit", fusion risquée mais réussie entre polar et fantastique et acte de naissance de Jimmy Paz. Le profil de ce dernier, inspecteur de la brigade criminelle de Miami qui utilise autant sa raison que ses croyances religieuses et les pratiques de la santeria cubaine pour résoudre une enquête, est aussi atypique que celui de son auteur, diplômé en biologie marine devenu romancier sur le tard (1), la cinquantaine passée, après une carrière passée dans l’administration fédérale américaine (conseiller à l’environnement sous Jimmy Carter et cadre de l’Agence pour la Protection de l’Environnement). "La Nuit du Jaguar" est situé sept ans après le précédent, "Les rivages de la nuit". On retrouve Jimmy en vacances de la brigade criminelle de Miami. Marié à la psychologue Lorna Wise, il espère consacrer un peu de temps à l’éducation de sa fille et à la cuisine du restaurant cubain de sa mère. Mais une vague de crimes le voit bientôt reprendre du service : d’influents hommes d’affaire cubains sont retrouvés dépecés dans leur résidence, des traces de pas suggérant l’attaque d’un félin monstrueux. Paz lui-même a récemment rêvé d’un félin dévoreur de fillettes. Et commence à soupçonner que toute cette affaire soit liée à des rites de santeria cubaine.

Comme son personnage, Michael Gruber évolue : les motivations sont plus personnelles, le rythme se fait un peu plus lent, le ton plus cérébral, les engagements de l’auteur se font explicites (pour la défense de la forêt amazonienne). Mais il y a toujours ce mélange des genres qui distinguent les enquêtes de Jimmy Paz de celles de ses confrères.

(1) Son premier roman, "Tropique de la Nuit", est paru en 2004, mais on crédite Michael Gruber d’avoir été l’écrivain fantôme d’une partie de la série des Butch Karp de son cousin Robert K. Tanenbaum, ce qui l’aurait fait débuter en littérature vers 1987, à l’âge de 47 ans.