Livres - BD

On peut donc encore écrire un roman à contre-courant de la télé-réalité littéraire qui nous inonde, comme fait Christopher Gérard dont le premier roman s'intitulait «Le songe d'Empédocle» ( L'Age d'homme 2004)! Et imaginer que contre «le pouvoir sans partage des adorateurs de la matière et des serviteurs de l'or», une fraternité d'hommes et de femmes perpétue les mythes et les mystères de la Grèce ancienne, des Brahmanes et des Celtes, dont ils attendent qu'ils ramènent l'humanité à la mesure et à la sagesse.

C'est la visée de la Phratrie des Hellènes, une société secrète dans laquelle le jeune François d'Aygremont est intronisé à Delphes, peu avant la Seconde Guerre mondiale. Il y reçoit le nom initiatique de Maugis, d'après l'enchanteur aux savoirs druidiques dont une légende ardennaise a conservé la mémoire. Ardennais lui-même, le lieutenant d'Aygremont fera plus que son devoir sur le canal Albert en 1940. Il réchappe par miracle à la bataille qui voit mourir nombre de ses camarades, tandis que les panzers en flamme le faisaient songer aux bûchers funèbres où se consumaient les guerriers grecs tombés dans la poussière devant Troie...

LABYRINTHE

En ai-je assez dit pour suggérer la perspective dans laquelle Christopher Gérard nous conte le destin de Maugis, et le fil d'Ariane tissé dans les plus vieilles mythologies du monde qui lui permettra de se sauver du labyrinthe de sentiments, d'erreurs, de complications, d'échecs, de doutes, de dangers, où il risque plus encore que la vie de perdre son âme?

Que de rebondissements dans ce roman! On y voit Maugis découvrir l'amour, à Oxford, dans les bras de l'aristocratique Doria; fréquenter le célèbre salon des «Bernier», avenue de l'Hippodrome; tomber sous l'Occupation dans les rets de la troublante Machenka, une chanteuse de cabaret russe que manipule un officier porteur de «runes d'argent»; retrouver son professeur de l'ULB qui cache dans sa cave, rue de la Concorde, trois mille bouteilles, une bibliothèque de dix mille volumes et un vieux juif kabbaliste; garder, à la demande d'un réseau de résistance, un compromettant contact avec deux membres de la Phratrie dévoyés par les douteux éclats de la swastika; consulter, au large de l'Irlande, l'Oracle d'Aran, une prophétesse celtique qui le fera descendre en lui-même dans une page inoubliable qui rappelle la descente d'Enée aux enfers à la recherche de son père parmi les ombres.

Au sortir de la guerre, des Rouges le recherchent, mais il réussira à gagner Bénarès. Nous n'en dirons pas plus sauf que Maugis terminera (provisoirement?) sa quête spirituelle dans une lamaserie du Tibet, à l'entrée de laquelle l'accueille cette profession de foi: «Lha GHye Lo», «Les Dieux triomphent».

Si le lecteur devait renâcler devant ce qui pourrait lui paraître des extravagances, qu'il se souvienne du beau vers d'Hölderlin dont l'auteur fait son miel: «L'homme qui songe est un dieu, celui qui pense un mendiant».

© La Libre Belgique 2005