Les plus libres des modernes

Jacques Franck Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Le Romantisme ne tient pas en une formule ou un axiome. Il ne se resserre pas au point de n'exister que comme révolte contre le classicisme. Il ne se dresse pas dans une opposition frontale aux Lumières du XVIIIe siècle. Il n'est pas une force réactionnaire contre la démocratie et le progrès. Il n'est pas passéiste, alors que les Lumières seraient «modernes». Il n'incline pas tout entier vers la nation et le sol natal, alors qu'elles seraient universalistes. Il n'est pas tourné vers l'obscurité du mythe et de l'irrationnel, quand elles ne seraient que clarté et raison. Enfin, contrairement à une légende solidement incrustée dans la germanistique française, le nazisme n'est pas le produit naturel et logique du Romantisme allemand.

HISTOIRE D'AMITIÉS

Pour faire justice de tant de clichés et de préjugés, trois jeunes germanistes français de haut vol, Charles Le Blanc, Laurent Margantin et Olivier Schefer, se sont associés pour bâtir une bible-anthologie du Romantisme allemand. Se partageant les chapitres, ils ont réparti l'énorme matière entre philosophie, religion et sentiment, science, esthétique, histoire et politique. La simple énumération de ces cinq parties donne une idée de l'ampleur de la matière traitée. Qu'on y ajoute plus de 80 textes tirés des oeuvres d'une trentaine d'auteurs (Schiller, Novalis, Goethe, Kleist, Hölderlin, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne citer que les plus connus), un index, une chronologie et une bibliographie, et l'on aura compris que nous disposons, enfin, de l'ouvrage de référence sur le Romantisme allemand en langue française qui manquait. Un ouvrage qui a tout naturellement pris place dans le catalogue de la Librairie Corti, maison d'édition vouée de longue date non seulement à Julien Gracq mais au Romantisme d'outre-Rhin.

Ce Romantisme a connu divers développements, si bien que l'on distingue celui d'Iéna (1798- 1805), celui de Heidelberg (1805) et celui de Berlin, à partir de la fondation de son université en 1810. Si l'on peut les distinguer, c'est parce que le Romantisme fut d'abord et avant tout une histoire d'amitiés: «Le groupe romantique s'est constitué au fil de quelques rencontres dont la plupart ressemblent à des coups de foudre». D'où il ressort que leurs principales idées sont nées d'échanges épistolaires et oraux, et presque littéralement d'un «penser en commun».Une autre caractéristique du Romantisme naissant est qu'il n'a rien à voir avec une espèce de sentimentalisme: «On s'imagine souvent les romantiques à mille lieues de toute pensée rationnelle et de toute recherche exacte... Que faisait alors Novalis à l'Académie des Mines de Freiberg, étudiant la géologie, les mathématiques et la physique? Pourquoi le groupe romantique admirait-il en Goethe l'un des plus grands physiciens de son temps?» Ce versant scientifique du Romantisme est sans doute le plus mal connu. Il est ici particulièrement bien mis en lumière.

L'ouvrage rappelle aussi avec quel enthousiasme les premiers romantiques, à commencer par Schiller et Novalis, ont salué dans la Révolution de 1789 l'avènement d'une société plus fraternelle et plus juste. Ce sont les crimes sanglants de la Terreur et l'asservissement de l'Europe par Napoléon qui les détournèrent de leur francophilie et les orientèrent sur la voie de patriotisme et de la libération des Allemagnes. Quitte à être amèrement déçus par la restauration conservatrice de 1815.

SANS RELÂCHE

Centrale pour le Romantisme allemand, en effet, était l'idée d'un nécessaire développement de l'Histoire sur la base de polarités dynamiques: l'avenir de l'Europe et des États modernes passait pour lui par la formation de chaque citoyen à partir du respect d'une diversité historique qu'aucune idéologie ou révolution ne pouvait méconnaître ou éradiquer. C'est une des raisons pour lesquelles il a vu dans le Moyen Âge une époque incarnant le mélange des cultures et la richesse des polarités historiques, à l'intérieur de l'unité religieuse assurée par le christianisme. Et donc un modèle idéal.

«Combiner le divers et concilier les opposés dans un grand mouvement harmonique, telle est la tâche romantique conçue comme un art supérieur», écrit Charles Le Blanc. À cette combinatoire se rattache, notamment, le rêve d'oeuvre d'art totale (Gesamtkunstwerk), d'un art synthétique et supérieur qui articulerait l'unité du monde à travers l'unité des arts.

Nous n'avons pu prélever que quelques thèmes sur l'énorme somme consacrée au rêve des Romantiques allemands de donner une forme poétique au monde. Mais pourquoi revenir sur leurs traces? Parce que, répondent les auteurs, les premiers romantiques allemands furent les plus libres et les plus inventifs de tous les modernes. Aucune barrière, aucune autorité, aucun dogme ne leur résistèrent, parce qu'ils pensaient que l'essence de l'homme est sa liberté infinie d'apprendre et d'inventer sans relâche. En cela ils peuvent, sans doute, nous inspirer encore.

© La Libre Belgique 2003

Jacques Franck

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

  1. 1
    Geluck: "J'ai l'impression de faire de la pédagogie du second degré"

    Philippe Geluck est de retour en librairie, avec le Chat, c’est presque annuel, mais aussi avec un de ces ouvrages protéiformes dont il a le secret, mélange de gags dessinés, de textes et de brèves, sobrement intitulé Geluck pète les plombs. ...

  2. 2
    Les (trop rares) femmes dans le monde de Tintin

    Moins de 10 % des personnages de la saga d’Hergé sont des femmes. Renaud Nattiez les a répertoriées minutieusement. Dans Le mystère Tintin, Renaud Nattiez suggère que "si Tintin ne se démode pas, c’est sans doute qu’il ne suit pas ...

  3. 3
    L’inoubliable Terrasse Martini de Bruxelles et ses nombreuses légendes

    Inauguré en 1961, le Centre international Rogier, édifié à l’emplacement de l’ancienne gare du Nord sur la place Rogier à Bruxelles, fut une des réalisations les plus emblématiques de la prospérité belge, trois ans après l’Exposition internationale ...

  4. 4
    "Il faut dire aux enfants ce qui est important"

    Le grand écrivain Michael Morpurgo se passionne de plus en plus pour la guerre. Et jette "Dans la Gueule du loup", l’histoire vraie de frères pris dans la tourmente de 14-18. En Angleterre, il est lu dans toutes les écoles.
    (...)

  5. 5
    Portrait
    Comment Stan Lee a forgé tout un panthéon de surhommes et demi-dieux

    Retraité très actif jusqu’au bout de sa vie, Stan Lee a incarné sept décennies durant le plus extraordinaire et le plus durable des univers narratifs de la culture populaire : les super-héros. Jusqu’au bout, ce scénariste et responsable éditorial ...

cover-ci

Cover-PM