Livres - BD

Ça va, revient, virevolte, fustige, moque, accuse... C’est fou, grinçant, farfelu. C’est joyeux et sanglant, caricatural et affûté, faux et vrai. Avec son dernier roman au titre en soi piquant la curiosité, "La cuisinière d’Himmler", Franz-Olivier Giesbert revisite les grands massacres de l’Histoire du XXe siècle, mêlant un respect documenté des faits et un irrespect insolent pour quelques-uns des personnages qui y ont été acteurs ou spectateurs indulgents. Rien ne l’arrête. Il y va. Tout en ayant l’air de ne pas se prendre au sérieux, il cavale à travers des évènements dont l’ignoble le dispute au monstrueux avec un sérieux dont témoigne "la petite bibliothèque" de référence qui clôt son livre pour le moins surprenant. On est dans une épopée moderne où l’enfer côtoie le paradis. Et si l’imagination y est délirante, la réflexion qui la court-circuite ne se prive pas de pertinence même si elle n’est pas toujours d’une incontestable originalité. FOG n’aime pas ennuyer, il n’ennuie pas, si grave soit son sujet.

Au cœur des faits, une femme. Elle en est le guide et l’héroïne. Elle n’aime pas se plaindre et, dès le prologue de son récit, marque son territoire : "Jusqu’à mon dernier souffle et même encore après, je ne croirai qu’aux forces de l’amour, du rire et de la vengeance. Ce sont elles qui ont mené mes pas pendant plus d’un siècle au milieu des malheurs". A Marseille, en 2012, elle est âgée de 105 ans et, radotant une histoire, la sienne, que personne n’écoute, elle décide de l’écrire. Elle a tout vu et tout connu de la vie : le pire et le meilleur, le cruel et le tendre. La solitude, très jeune. Toute sa famille arménienne a été assassinée par de jeunes révolutionnaires turcs.

Seule rescapée, jurant de se venger, cristallisant tout son univers sur une salamandre qui ne la quitte plus et devient sa bonne conscience, elle est prête à tout pour vivre : accorder ses "gâteries" aux hommes qui en redemandent, renier foi et lois, abreuver de compliments et douceurs ses maîtres les plus odieux. "La vanité des hommes est la force des femmes", philosophe-t-elle pour se trouver l’enthousiasme nécessaire. Ayant appris le français, un peu de cuisine et les délices d’un amour partagé et des deux enfants qu’elle en a eu - et perdra -, elle ouvre un restaurant où viennent se croiser et s’encanailler le palais tout ce que l’époque tumultueuse de la guerre de 1940 a compté d’intellectuels, d’écrivains, de bourgeois. Et, un jour, parmi ceux-ci Himmler.

Ignorant l’affreux personnage qu’il était dans la réalité, ne voulant trop rien savoir des déportations du nazisme, scandaleuse dans le scandale, elle lui accorde sa plus experte attention jusqu’à devenir sa cuisinière très particulière, espérant le convaincre de faire libérer son mari et ses enfants arrêtés comme juifs. Violée, enceinte à nouveau, elle mettra au monde une petite fille aussitôt emmenée dans un Lebensborn tandis qu’elle-même est renvoyée à son destin et ses méditations. Il lui reste à découvrir la Chine et les atrocités d’un maoïsme que viendront humer, narines ouvertes, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Quand son dernier mari, un Chinois bon cru et très attentionné, est arrêté à son tour par les gardes rouges, elle n’a plus qu’un remède à sa portée pour tenir le coup : la vengeance "qui procure comme l’amour un apaisement intérieur".

On en passe. Le livre fourmille d’anecdotes, d’observations, d’aventures incroyables et, pourtant, parfois crédibles. Et tout cela surfe, à vitesse excitante, sur les vagues d’un siècle dont il est aujourd’hui possible de considérer les infamies en une fresque que l’on regarde les yeux ronds. "L’Histoire entre toujours sans frapper et, parfois, c’est à peine si on la remarque quand elle passe". Il y a, dans cette considération du romancier, journaliste, biographe et éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, comme un appel à la vigilance.

La cuisinière d’Himmler Franz-Olivier Giesbert Gallimard 369 pp., env. 21 €