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Au moment où l’on retrouve Paula Spencer, celle-ci s’apprête à fêter ses quarante-huit ans sans tapage. Cette mère de famille en avait trente-neuf quand Roddy Doyle (Dublin, 1958) en fit la figure centrale de "La femme qui se cognait dans les portes" (Robert Laffont, 1997). Depuis, son mari est décédé, quelques mois après que le couple se soit séparé. Libérée des violences conjugales quoique meurtrie à jamais, Paula a renoncé, depuis quelques mois, à l’alcool, cette pernicieuse béquille. Mais sa menace demeure. Inébranlable.

Paula a quatre enfants. John Paul est le fils prodigue. Il a disparu plusieurs années durant, piégé par la toxicomanie, avant de revenir lui présenter deux petits-enfants. Deux ans de contacts souvent maladroits n’ont rien enlevé à cet inconnu emprunté, réapparu sur le seuil de sa porte. Nicola, elle, a toujours veillé sur Paula, inversant les rôles irrémédiablement. Responsable, généreuse, Nicola continue de l’être, quand Paula voudrait redevenir sa mère. Mais l’a-t-elle jamais été ? "Rien ne changera jamais. Elle est toujours celle qui a besoin d’aide, pas celle qui peut en offrir. Ce n’est pas la spécialité de Paula." Seuls les deux plus jeunes vivent encore avec leur mère. Leanne, vingt-deux ans, que Paula a perdue il y a longtemps, s’est à son tour réfugiée dans la boisson. "Toutes deux ont besoin de l’amour qui est donné à ceux ou celle qui ont la haine de soi." Et Jack, seize ans, ce fils si sage dont elle se met à espérer la révolte.

Paula vit sous le joug de la misère. Elle cumule de petits boulots de nettoyage, rien d’officiel, rien qui pourrait l’aider à décrocher ce vrai travail convoité, avec cotisations d’assurance maladie et vieillesse. Une précarité financière qui renforce son insécurité. Entre résignation et dignité, épuisement et anxiété, fuite et ambivalence des sentiments, Roddy Doyle campe une Paula déchirée par une culpabilité qui ne lui concède aucun répit. Sans misérabilisme aucun, l’auteur de la trilogie de Barrytown ("The Commitments", "The Snapper", "The Van") -portée à l’écran par Alan Parker (en 1991) et Stephen Frears (en 1995) - dépeint un combat de tous les instants, une réalité sans fard, allégée par une écriture fougueuse et quelques éclats d’humour. De quoi s’attacher sans réserve à Paula, cette femme qui n’est pas sûre d’aimer ce monde sans alcool, malmenée et combative, tantôt chancelante, tantôt déterminée à ne pas revenir en arrière. Décidée à reconquérir sa part de bonheur.

Paula Spencer Roddy Doyle traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle D. Philippe Robert Laffont 303 pp., env. 19,50 €