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Après avoir conté, dans "Sept mers et treize rivières", le cheminement vers la liberté et la réappropriation de son destin par Nazneen, jeune Pakistanaise mariée de force à un homme qui vit en Angleterre, Monica Ali se glisse "En cuisine", dans les pas de Gabriel Lightfoot, pour une traversée d’un Londres qui ne se reconnaît plus. Chef des cuisines à l’Impérial, il doit gérer une équipe souvent dissipée, très changeante, où se côtoient de multiples nationalités. Ce qui l’aide à travailler sans compter, c’est son rêve d’ouvrir son restaurant et, même si l’idée l’effraie encore, de passer la bague au doigt de Charlie. Mais la découverte, dans les sous-sols de l’Impérial, du corps sans vie d’un plongeur va faire vaciller ses certitudes. Quels sont les hommes qui se cachent derrière ces étrangers qui défilent à la plonge, sans qu’on ne sache rien d’eux ? Quels secrets, quels trafics s’insinuent dans l’établissement ? En recueillant Lena, jeune sans-papier qui se complaît dans le mutisme et la froideur, Gabriel va-t-il la sauver ou se servir d’elle ? Il franchit en tout cas un point de non-retour qui jettera sur sa vie une lumière crue. Et de s’interroger sur les raisons qui l’ont poussé à refuser de travailler à la filature, comme son père. Sur le choix de devenir cuisinier. Sur l’amour véritable. Sur les liens familiaux. "Et s’il avait passé toute sa vie à prendre des décisions sur des malentendus, des méprises, des erreurs de jugement dignes d’un enfant ? S’il avait fait des choix sans rien comprendre à rien, quelles conclusions en tirer sur sa capacité de raisonnement ?"

Si "En cuisine" est avant tout la traversée vertigineuse d’une crise existentielle, le roman dénonce aussi l’exploitation des clandestins, nouveaux esclaves de nos sociétés. Entre la psychose liée aux attentats et les profits dégagés par l’économie souterraine, Monica Ali dépeint une Grande-Bretagne qui, aux yeux de ceux qui n’admettent pas sa profonde mutation, "n’a plus rien de grand".

"Qui était-il ? Un homme sans qualité ?" Gabriel va vivre sa traversée du miroir de la vérité. En accompagnant son père en fin de vie, en découvrant quelques secrets de famille, en acceptant qu’il n’est pas son pire ennemi. Née à Dacca (ex-Pakistan oriental) en 1967, Monica Ali vit depuis l’âge de trois ans en Angleterre. La nouvelliste de "Café Paraíso" dresse ici le portrait contrasté d’un Londonien d’adoption et, par là, d’un univers mouvant. Son regard généreux aimante par-delà quelques longueurs et autres clichés. "C’est à ça que servent les histoires, à remettre de l’ordre dans le chaos de nos vies."

En cuisine Monica Ali traduit de l’anglais par Isabelle Maillet Belfond 628 pp., env. 22 €