Livres - BD

Parmi les modèles qui ont inspiré les peintres, le nom de Jeanne Hébuterne est peut-être celui qui s'est inscrit à la mémoire des gens avec le plus d'évidence, demeurant lié à celui de Modigliani qu'elle suivit dans la mort. Sans doute, le film "Montparnasse 19" réalisé en 1957 par Jacques Becker avec Anouk Aimée et Gérard Philipe n'est-il pas étranger à cette reconnaissance teintée d'émotion. Mais l'amour qui unit ces deux êtres dans la tragédie et la totale dévotion qu'elle eut pour l'artiste dont, seule contre tous et contre la raison, elle perçut la souffrance ne pouvaient que susciter serrements de coeur et questions, voire colère. Pourquoi, comment en étaient-ils arrivés là ? Lui, à ce point d'autodestruction ? Elle, à ce point d'assujettissement ?

En choisissant de parler de Modigliani à travers Jeanne, France Huser prend un point de vue particulièrement intime. A la fois émouvant et irritant. On aurait tant voulu que la vie de ces deux êtres jeunes et flamboyants demeure éclairée des soleils de leur rencontre dans le Midi et des rires d'une petite fille qu'ils ne surent pas garder auprès d'eux. Par manque de moyens. Par manque d'aide. Par manque aussi de la volonté nécessaire.

SA DROGUE À ELLE

Peintre fascinant à la beauté irradiante, Modi qu'on appelait parfois le Prince n'était pas un homme facile à vivre pour celle qui l'aima avec passion et en souffrit sans jamais l'accabler. Elle excusait. Elle comprenait. Elle l'attendait, ne murmurant ni contre ses absences, ni contre ses silences, ni contre ses échappées dans l'alcool ou la drogue. Il était sa drogue à elle qui n'était là que pour lui, même si chaque journée était plus dure que la précédente. Voulant découvrir ce qu'il cherchait à fuir, elle écrivait ce qu'elle n'osait lui dire et dessinait pour parler la même langue que lui. Elle lui fut l'indispensable reflet de madones d'autrefois dont il tentait vainement de rejoindre le mystère et le feu brûlant auprès duquel il revenait sans cesse se réchauffer.

Elle n'aimait pas la femme aux yeux éteints qu'il peignait à partir d'elle. Elle craignait ce portrait introspectif. Elle voulait vivre dans la réalité et s'ingéniait à "faire comme si", comme s'il allait rentrer pour le repas qu'il délaisserait au profit de la bouteille de vin qui étanchait ses peurs et que, pour cette raison, elle ne lui refusait pas. Elle ne savait pas lui dire non mais était le oui de sa force créatrice. Elle n'avait de temps que pour lui qui ne vivait que pour peindre sans atteindre la perfection rêvée et se refusant à l'aventure d'un futurisme dont il n'intégrait ni le discours ni les théories.

LÉGENDE

Il mourut à Montparnasse de misère et de tuberculose le 24 janvier 1920. Il avait 36 ans. Elle se jeta deux jours plus tard d'une fenêtre du cinquième étage avec l'enfant nouveau qu'elle attendait. Il fallut dix ans pour que son père consente à ce qu'elle soit enterrée aux côtés de ce peintre italien, pauvre et juif de surcroît, qu'il n'avait jamais accepté. Ils appartiennent désormais à la légende. Célébrés comme ils ne le furent jamais de leur vivant. Riches... pour les autres.

Critique d'art au "Nouvel Observateur", France Huser sait comment parler de peinture et donne à voir le bleu des yeux, le trait rapide, les formes étirées qui font immédiatement reconnaître le style de Modigliani. En observatrice initiée, intuitive et imaginative, elle sait aussi dire cette "fille à lèvre d'orange" qu'avait vue Rimbaud et qu'avait été pour Modi sa Jeanne d'où jaillissaient le déclic et la lumière. Un beau roman d'une vie vraie.

Monique Verdussen