Littérature: le génial "Professore" Umberto Eco nous a quittés

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Le génial « professore » n’est plus. Umberto Eco, l’universitaire, l’érudit universel, le spécialiste mondial de la sémiotique, le théoricien du langage, le romancier du « Nom de la rose » est mort vendredi soir à 84 ans. L’hommage du « Monde » est très juste : « Sorte de Pic de la Mirandole converti à l’Oulipo, celui que le médiéviste Jacques Le Goff, qui conseilla le cinéaste du Nom de la rose, appelait « le grand alchimiste » est au moins à coup sûr l’idéal du penseur pluriel, de l’obsédé textuel, du lecteur amoureux», écrit, Philippe-Jean Catinchi.

Etant un des intellectuels les plus influents au monde, cet ami de Roland Barthes est même devenu personnage de roman dans le dernier Laurent Binet, « La septième fonction du langage », il y était le chef suprême du mystérieux « Logos Club », une idée de complot qu’il a dû adorer.


Le saumon

Nous avions plusieurs fois rencontré Umberto Eco et chaque fois on était ébloui. Il y avait comme une aura d'intelligence et de charme qui le précédait toujours, un silence qui annonçait l'ouragan de mots et de références brillantes. Quand « il Professore » entrait, il séduisait de suite. Barbe poivre et sel, sourire malin, silhouette ronde, yeux fouineurs derrière les lunettes, le « Borsalino » sur la tête. « Cette marque de chapeau a été longtemps la gloire de ma ville, Alexandria, au nord de Gênes. Maintenant. Ils ont mon roman, « Baudolino », pour être célèbres. »

Umberto Eco nous saluait « Ah, vous aviez lu, il y a trente ans, mon « Histoire des inventions » ! Savez-vous que la graphiste du livre est devenue ma femme? » Il s'installait confortablement, mâchonnant un bon cigare éteint afin de sucer la nicotine, depuis que le médecin lui avait interdit ses 60 cigarettes quotidiennes et il s'exclamait en découvrant le saumon qui ornait son assiette: « Je devrais rédiger une nouvelle sur ‘comment éviter le saumon dans les dîners officiels? »


50000 livres

Umberto Eco accumulait la science avec une frénésie gloutonne. Sa bibliothèque compte 50000 livres: «30000 à Milan, 20000 à la campagne. Je peux donner le contenu de chacun et je cherche toujours des livres anciens ». Et il racontait sa grande émotion quand il avait pu toucher, au Vatican, une Bible sur vélin, imprimée par Gutenberg, le premier livre jamais imprimé! Il avait patiemment reconstitué ses trésors d'enfant: sa collection de timbres avait ressuscité par la grâce d'Internet et il avait racheté tous ses livres scolaires.

Bien sûr, son immense renommée est d’abord due au génial roman « Le nom de la rose » paru en 1980, son premier roman alors qu’il avait déjà près de 50 ans ! L’historie se déroule en 1327, dans un abbaye bénédictine du Nord de l’Italie, dans un temps très troublé d’hérésie et d’inquisition. Là des moines sont retrouvés morts dans des circonstances suspectes. Un des franciscains les plus importants est Guillaume de Baskerville, accompagné du jeune novice Adso de Melk confié par son père au clergé. Ce sont principalement ces deux personnages qui mèneront l'enquête sur les morts mystérieuses. Un roman adapté ensuite au cinéma par Jean-Jacques Annaud, et qui est une enquête policière à la Sherlock Holmes doublé d’un débat d’idées et truffé de citations savantes qui en donnent le dimension allégorique.

Il a raconté la genèse du « Nom de la rose" , né, disait-il, d’une « petite idée » : « Ce serait amusant d’empoisonner un moine pendant qu’il lisait un livre mystérieux ». Hop, et voilà qu’il commença à écrire 500 pages. Non sans transpiration. Pour ce roman, il avait dessiné les portraits de chacun des moines et fait les plans, comme un architecte, de tous les détails de l’abbaye. Pour « Le pendule de Foucault », son second roman, il avait refait plusieurs nuits, le trajet dans le rues de Paris, tel qu’il est raconté dans le roman, détaillant tous les lieux dans un dictaphone qu’il portait sur lui. Eco avait besoin de s’appuyer sur des images précises pour écrire.



Records de vente

Il écrivit finalement sept romans dont le denier encore en 2015, « Numéro zéro », dans lequel il s’attaquait avec sa verve et son ironie mordante aux médias et en particulier à la presse people qui se nourrit disait-il, de pseudo-complots.

En 2010, à près de 80 ans, il disait avec son humour : « Je me regarde comme un romancier très jeune et certainement prometteur qui n’a publié à ce jour que cinq romans et en fera beaucoup d’autres dans les cinquante ans à venir. »

Les romans d’Umberto Eco parfois de qualité inégale quand il sont trop touffus, furent chaque fois des triomphes, qui ont dû faire de lui un homme très riche rien qu'avec ses droits d'auteur. «Le nom de la rose» (1980) a été vendu à 16 millions d'exemplaires, «Le Pendule de Foucault» (1988) à 10 millions et «L'île du jour d'avant» (1994), à cinq millions d'exemplaires, et «Baudolino» (2002) encore à plusieurs millions d'exemplaire. A cela se sont ajoutés des listes longues comme un annuaire téléphonique de livres savants, d'articles et publications du «Professeur» sur les sujets les plus pointus et les plus divers.



Curiosité sans fin

Sa curiosité était sans bornes. Il revendiquait cet universalisme savant : « Mon professeur, lors de ma thèse, m'avait dit que nous ne sommes des hommes que d'une seule idée. Toute notre vie, ajoutait-il, nous ne faisons que la poursuivre. J'étais navré de cette remarque qui me semblait réactionnaire, comme si les gens n'étaient pas capables de développer de nouvelles idées toute leur vie! En vieillissant, j'ai compris que mon professeur avait raison. Je suis né avec une seule idée et je voyage perpétuellement autour de cette idée. Mais le seul problème est que... je ne sais pas ce qu'elle est. Je le saurai peut-être le jour de ma mort. J'ai l'impression de me répéter souvent en tournant autour des mêmes grands thèmes fondamentaux: est-ce que le monde existe? Qu'est-ce qu'on fait avec la mort?»

«Je ne crois pas à l'éclectisme. Il y a des gens qui ont beaucoup d'idées mais ne font rien. Moi, j'ai une seule idée mais je fais des choses. A 50 ans, j'ai commencé à écrire des romans, comme on prendrait des vacances intellectuelles. J'ai inventé des histoires et aujourd'hui, je lis dans des thèses sur moi, qu'il y a des liens profonds entre tous mes travaux et mes romans».

Umberto Eco ajoutait dans «Le nouvel observateur» être « polychronique », c'est-à-dire pouvoir passer rapidement d'un sujet à un autre. «Cela n'est pas une fatigue pour moi, mais un avantage disait-il. Je passe de l'un à l'autre parfois dans la même seconde. J'avouerai que lorsque j'ai deux choses à faire dont une est urgente, je commence par l'autre! Si j'ai un travail à faire pour l'université, c'est juste le moment d'aller à la campagne écrire un roman. Cela me donne la sensation d'un adultère».

L’homme d’Alessandria

Umberto Eco était né à Alessandria dans le Piémont, le 5 janvier 1932 dans une famille de la toute petite bourgeoisie. Son père fut le premier dans une famille de 13 enfants à passer du statut de prolétaire à celui d’employé. A l’université de Turin, il rédige une thèse sur Thomas d’Aquin et s’intéresse à la scholastique médiévale, puis à l’avant-garde et à la culture populaire. Il se plonge dans la sémiotique qu’il enseigna à l’université de Bologne jusqu’à sa mort. C’est la science des signes selon le terme inventé par Roland Barthes, et il multiplie les publications sur la pratique littéraire, le rôle du lecteur (la réception d’un texte est sa spécialité), et les rapports entre cultures savantes et populaires. Il cherchait partout à « voir du sens là où on serait tenté de ne voir que des faits ».

En dehors de ses livres savants et de ses romans, Umberto Eco a multiplié les recueils d’articles, de conférences ou des livres « encyclopédiques ». Dès la fin des années 50, il publiait « La Grande histoire des inventions ». Il écrivit sur le phénomène des listes comme sur L’Histoire de la beauté et L’Histoire de la laideur. Pour cela, il avait parcouru la culture occidentale (littérature, philosophie, iconographie), depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque actuelle, pour identifier les déclinaisons d'une catégorie, d'un concept esthétique qui a pris les formes les plus diverses, offrant toujours un miroir nouveau des peurs de chaque civilisation. Le laid est souvent plus passionnant que le beau, écrivait-il. Et aussi subjectif. Une femme ronde de Rubens était superbe à l'époque du peintre et qualifiée de laide à celle de Kate Moss. Les différentes manifestations du laid au fil des siècles s'avèrent plus riches et plus imprévisibles qu'on ne croit.



Les schibboleths

Umberto Eco aimait mélanger la plus folle érudition à l’humour. Il aimait, disait-il, truffer ses livres de « schibboleths » : une phrase ou un mot qui peut servir de discriminant entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre les amis et les ennemis. Mais, toujours, ajoutait-il, il faut un « double codage » : des mots savoureux pour les savants qui savent et d’autres délicieux pour les ignares (nous) qui n’avons pas tout lu.

Umberto Eco fut aussi un polémiste et un moraliste. Il a toujours combattu vivement Berlusconi et ce qu’il a représenté. Il nous disait, sous Berlusconi : « Il n'est pas un fasciste à l'ancienne comme Haider ou Bossi. Mais avec lui, c'est le pouvoir économique, via le pouvoir médiatique, qui s'est emparé de tous les leviers, plongeant la démocratie parlementaire dans une grave crise. Alors que 65 % des Italiens sont contre Berlusconi. Avec lui, on peut gérer un État sans plus donner des signes anciens de dictature mais en brimant la liberté de la presse par exemple, puisqu'il la contrôle presque complètement. L'Italie a souvent été un laboratoire, y compris avec le fascisme. L'Italie invente ici, l'élection sur la base unique de techniques publicitaires. C'est la stratégie du marchand de voitures qui lance toutes sortes de slogans contradictoires et regarde ce qui frappe l'opinion pour embrayer sur cela. C'est la négation de la pensée, la défaite de l'idée politique au profit de la seule image. »



Bruxelles

Il fut aussi un grand Européen qui avait été appelé à un moment à imaginer ce qui marquerait davantage encore Bruxelles comme capitale de l'Europe.

«Faire un monument serait idiot, vous avez déjà le Manneken-Pis, qui est parfait! J'ai proposé plutôt une université, une grande école, quelque chose d'Érasme, faire de Bruxelles un nouveau Saint-Jacques de Compostelle où chacun affluera. Des universitaires allemands et français préparent un projet d'université européenne, de doctorat européen».

Il fustigeait aussi le « lissage des cultures » : « On ne peut pas parler de globalisation si on ne comprend pas une façade en Inde et si un Indien ne comprend pas une église romane. Sinon, on tombe dans l'histoire du Japonais qui voit un de nos crucifix et demande ‘combien coûte cet acrobate ?’ Le tourisme de masse n'a rien à voir avec le dialogue des cultures. Il est un tourisme de ‘non-lieux’, qui amène des gens à ne voir à l'étranger que ce qu'ils ont quitté chez eux. Ils retrouvent les mêmes hôtels, les mêmes repas. Les Chinois font la même chose en sens inverse quand ils voyagent. Ce tourisme ne sert en rien à la compréhension des peuples. Il ne permet que de faire exploser des hôtels plein de touristes. »

Umberto Eco laissait ainsi son esprit se balader sur les siècles d'histoire et dans son si cher haut Moyen Âge. Il saluait ensuite ses invités, remettait son Borsalino et repartait, lutin malin, esprit européen, nous laissant seuls. Définitivement seuls.