Livres - BD

Il n'y a parfois que le roman à pouvoir rendre l'illusion parfaite de la réalité. Ainsi l'écriture d'un fait divers horrible et sanglant offre-t-elle un supplément de vie - et d'âme. Elle le désigne comme un symptôme de société digne d'être interpellé, soupesé, jugé. Elle l'inscrit parmi les mythologies d'une époque (pour reprendre l'expression de Barthes), qui sont autant de manières décisives d'incarner l'esprit du temps. C'est ce type d'enjeu qu'arrivent à soutenir quelques livres, rares, comme, entre autres exemples privilégiés, "Le Survivant", le premier roman traduit en français d'Antonio Scurati qui a obtenu le Prix Campiello, en 2005.

L'ÉCOLE ET LA VIOLENCE

Tout commence dans un lycée de la banlieue de Milan, le jour de l'épreuve orale du baccalauréat. C'est un moment crucial où se joue l'avenir des jeunes. Or, la réussite de Vitaliano Caccia, le premier candidat appelé le 18 juin 2001, semble plutôt compromise. Le beau jeune homme se présente d'ailleurs fort en retard devant son jury et, au lieu de s'asseoir, sort un pistolet de son casque de motard, vise soigneusement et tue sept des huit professeurs qui devaient l'interroger. Il s'enfuit après ce désastre où, curieusement, il a épargné le professeur d'histoire et de philosophie, Andrea Marescalchi.

C'est le point de vue de ce dernier - le survivant - que la narration adopte, d'entrée de jeu. Le lecteur est ainsi confronté de façon privilégiée aux lancinantes questions qui assaillent le rescapé : "oui, mais pourquoi ?", ou bien "qui est coupable ?" . La première partie, intitulée "L'épreuve du sang", déploie, en toute vraisemblance, les six jours qui ont suivi le massacre : les rencontres avec le psychiatre, les collègues, la police, les funérailles des disparus, les conversations avec les élèves, le criminologue, le procureur, la mère de Vitaliano, sans oublier la présence des médias qui orchestrent toutes ces voix et donnent le ton.

La seconde partie, qui va du 2 juillet au 9 septembre, s'attache, elle, à l'analyse que le professeur fait des événements au cours d'une enquête systématique et minutieuse. Au désir premier de légitimer sa survie s'ajoute ici une méditation pointue sur la complexité de la relation maître-élève, sur l'état du monde, son absence d'idéal, ses problèmes politiques, sur cette jeunesse en déroute confrontée à la lâcheté des adultes, sur la crise de l'enseignement et son absence de réponse constructive... "J'avais vingt ans, je ne permettrai jamais à personne de dire que c'est le plus bel âge de la vie", ponctue à bon escient cette phrase de Paul Nizan choisie comme exergue.

CE DUR MÉTIER DE VIVRE...

Dans l'épilogue, le Survivant se déclare prêt à recommencer vaillamment une nouvelle année scolaire. Un peu comme si les nombreux combats intérieurs qu'il a menés tout l'été l'avaient enfin réinscrit de plein droit dans le rythme biologique de la vie : "les générations des hommes sont comme les feuilles de l'arbre. L'une pointe quand l'autre tombe". Difficile, cependant, de ne pas remarquer la date qu'arbore, en tête de chapitre, cette conclusion : mardi 10 septembre 2001. La veille d'un 11 septembre américain et de son horreur absolue ! Ce qui donne après coup au roman l'allure d'un état des lieux d'un monde décidément fort malade et qui marche vers le pire.

On le pressent, la violence, qu'elle se situe dans la société ou en chacun de nous, constitue un des champs privilégiés de réflexion d'Antonio Scurati, ce philosophe né à Naples en 1969 et professeur à l'université de Bergame, où il coordonne le Groupe de recherche sur les langages de la guerre et de la violence. Surtout, il l'écrit magistralement, cette violence, dans une langue sobre et efficace qui a le goût des images balayant de façon originale tant l'abject que le sublime. S'il évite l'écueil d'une démonstration lourde et systématique par le recours à un jeu de voix - une choralité - multiples et captivantes, ce récit d'un fait divers sanglant emmène le lecteur dans une passionnante exploration de l'ambivalence humaine.