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Les biographies peuvent offrir l’occasion de retraverser l’histoire d’un point de vue particulier et significatif qui renouvelle notre perception des choses. C’est le cas du superbe travail - remarquablement documenté - accompli par Françoise Liffran, traductrice de l’italien, sur la vie de Margherita Sarfatti, qui fut l’égérie du Duce. Cette biographie se lit avec intérêt et apporte des lumières subtiles et nuancées sur le lourd "ventennio nero" (la vingtaine d’années noires) du fascisme.

Née à Venise en 1880, dans la riche famille juive des Grassini, Margherita est morte à Cavallasca près du lac de Côme, en 1961. Ces quelque quatre-vingts années lui ont donné de vivre deux guerres, de s’impliquer lourdement dans le fascisme puis de réussir à le fuir (en Argentine en 1938) et à le jauger, de l’intérieur. Surtout, elle écrit : une biographie de Benito Mussolini "Dux" (1926), un livre d’histoire de la peinture moderne, de nombreux articles concernant les beaux-arts ou la politique ainsi que des mémoires : "Acqua passata" (1955) Le propos de F. Liffran est donc de retracer - sans le juger - l’itinéraire d’une femme hors du commun, brillante et légère, mais aussi militante et entière. Une mère qui a "donné" son fils aîné à la nation (Roberto est mort au combat en 1918, à l’âge de 17 ans), une femme multiple et souvent irritante, qui, à travers ses passions et ses erreurs, est restée en prise directe avec son époque.

Margherita se situe, très jeune, dans la mouvance des idées socialistes et nationalistes. Un engouement, un idéal, qui l’amènent à rencontrer et à épouser l’avocat Cesare Sarfatti, ami de D’Annunzio. Devenue critique d’art, elle ouvre avec son mari un salon qui s’impose vite comme un des lieux les plus en vogue de Milan : toute l’intelligentsia - écrivains, artistes, diplomates et riches bourgeois - s’y presse. Comme, par exemple, Filippo Tommaso Marinetti et les partisans de son mouvement futuriste, aux retombées si passionnantes dans la peinture C’est là - bonheur ou malheur ? - qu’elle rencontre, en 1912, le jeune tribun politique Benito Mussolini. Séduite par le personnage, elle décide de le soutenir et de l’appuyer par sa fortune, ses idées, ses écrits. Elle devient sa conseillère et sera appelée "Reine sans couronne". Mais elle milite aussi pour l’art. Elle sera Madame la Commissaire des Arts et réalisera son rêve d’adolescente de siéger au conseil de direction de la Biennale de Venise Attentive au principe d’un art nouveau, elle fonde avec le peintre Mario Sironi, en 1922, le Gruppo Novecento, qui rassemble de nombreux artistes, unis par le désir d’un retour au classicisme et désireux d’incarner la révolution fasciste. Très proche du pouvoir suprême, elle écrit une biographie du Duce, qui remporte un immense succès (nombreuses traductions et rééditions)

Tant de dévotion et d’énergie vont toutefois être progressivement mises à mal par les choix du dictateur. Elle, qui militait pour l’avenir du pays et la paix en Europe, prend conscience des erreurs et de l’échec personnel de Mussolini. Elle perd d’ailleurs peu à peu ses fonctions et privilèges, et, devant les horreurs du régime, "ses yeux se dessillent" : l’alliance avec Hitler, les massacres en Abyssinie, la publication des lois raciales Elle se retrouve, avec Moravia, Debenedetti, et d’autres, sur la liste des "auteurs non souhaités en Italie, à exclure des maisons d’édition". Déçue, humiliée, elle part avec son fils pour l’Argentine (sa fille reste, mais se convertit; sa sœur et son beau-frère sont déportés et meurent à Auschwitz), où elle se livre à une intense activité journalistique. Invincible Margherita !

Comme le suggère subtilement sa biographe, la Vénitienne Margherita ressemble au titre de ses mémoires, "Acqua passata", qui évoque l’eau qui passe sur et sous les ponts. Quelque chose comme passez muscade, ou qu’importe, j’ai vécu C’était un peu l’exigence essentielle d’un tempérament d’exception à l’œuvre dans l’histoire politique et culturelle de son temps : "Quand on se place sur le terrain des mythes, on est à l’abri de toute réfutation", aimait-elle à dire.

Margherita Sarfatti. L’égérie du Duce. Biographie Françoise Liffran Le Seuil 762 pp., env. 28 €