Livres - BD

Doit-on encore présenter Marie-Aude Murail ? Aux adolescents, certainement pas. Mais une petite piqûre de rappel aidera peut-être leurs parents ou autres lecteurs adultes. Même s’ils sont nombreux à lire sous le manteau, voire au grand jour, sa série addictive, "Sauveur & fils", dont vient de paraître le troisième et dernier tome. Dernier ? "Eh bien non !", nous répond l’auteure du cultissime "Oh, boy !" (L’École des loisirs, 2000) qui a remporté une trentaine de prix avant d’être porté à l’écran puis sur les planches où il obtint, en 2010, le Molière du théâtre jeune public.

Dans un autre registre, citons encore "Miss Charity" (L’école des loisirs, 2008), le plus victorien des romans de cette auteure née au Havre en 1954. Parisienne, puis Bordelaise, elle vit actuellement, avec son mari, à Orléans, où se déroule la série "Sauveur&fils". Ses trois enfants, eux, ont grandi et quitté le nid. Comme ses nonante livres, environ, traduits dans vingt-deux langues.

Docteur ès lettres en Sorbonne à vingt-cinq ans, Marie-Aude Murail a reçu la légion d’honneur à cinquante ans pour services rendus à la littérature et à l’éducation. En mars 2016, elle publiait "Sauveur & fils, saison 1". Un véritable coup de cœur, un roman miroir, un "feel good book" - genre qu’elle assume complètement - dont l’utilité est indéniable.

De tome en tome, l’auteure livre une véritable cartographie de l’adolescence. Une comédie humaine du vingt et unième siècle vue à travers les séances thérapeutiques de jeunes qui ont en commun de se rendre chez le même psy charismatique, Sauveur Saint-Yves, un Antillais d’un mètre nonante et de quatre-vingt kilos. Un doux mélange d’Omar Sy et de Sydney Poitier dans "Devine qui vient dîner". Ou de ce personnage très élégant de la série télé "Sur écoute" ("The Wire") dont Marie-Aude Murail nous confiait s’être inspirée.

De séance en séance, on suit les difficultés relationnelles, familiales, scolaires, identitaires de Margaux Carré et de sa sœur Blandine, d’Ella qui voudrait s’appeler Elliot, de Samuel Cahen ou de Gabin Poupard en voie de déscolarisation. Mais aussi les difficultés de Sauveur et de sa compagne Louise à fonder une famille recomposée. La vie, en somme.

Ce troisième tome ne sera donc pas le dernier. Vous ne savez plus vous arrêter ?

J’avais d’abord pensé ne faire qu’un livre mais j’ai vite été frustrée. Mes lecteurs aussi. Alors, j’ai appelé mon éditrice pour lui dire que finalement, ce sera une série. J’ai lancé la saison 2. Je lui ai envoyé en cours d’écriture, ce que je n’avais jamais fait auparavant, pour être sûre que je ne me trompais pas. Puis, en terminant la saison 3, d’autres thématiques sont arrivées.

Vous nous livrez en quelque sorte une véritable étude de la société...

Oui, c’est un peu mon psy chez les riches, en prison, chez les pauvres… Comme un ethnologue. Cela me permet d’étudier la société sous toutes ses facettes. Je suis donc repartie sur la saison 4 car il y avait d’autres choses que j’avais envie d’aborder. Comme ce garçon de 18 ans qui ne sort plus de sa chambre, ne va plus en cours. Il ne sort que quand sa mère l’emmène. Il n’a pas de camarade, pas d’amour. Ils sont très nombreux à vivre de la sorte au Japon. On les appelle des hikikomori. Ce phénomène semble se propager auprès des jeunes et dure parfois jusqu’à leurs trente ans. En français, on parle de "retirants". J’observe donc de nouveaux phénomènes. Et puis, il y a des choses qui ne se résolvent pas facilement, des personnages que je n’ai pas envie d’abandonner comme Margaux et Blandine, qui vont faire une thérapie conjointe, ce qui va réveiller leur rivalité fraternelle, un terrain que je peux explorer ici et que je connais bien. Par ailleurs, le papa qui suit une cure de désintoxication va découvrir d’autres choses.

Le harcèlement scolaire est un phénomène inquiétant, très présent dans votre série…

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