Livres - BD Rencontre à Bujumbura

Née en 1960 dans les collines du nord du Burundi, à la frontière avec le Rwanda, Marie-Louise Sibazuri est l’artiste la plus connue de son pays. Auteur de plus de 75 pièces de théâtre, de romans (qui sont encore dans ses tiroirs), et détentrice d’une centaine de contes qu’elle revisite et s’applique à transcrire, cette militante pour la paix et les droits des femmes a un parcours exceptionnel marqué par un engagement sans failles. Trois de ses contes paraissent dans l’anthologie d’écrivains de la région des Grands Lacs, "Émergences - Renaître ensemble" (275 pp., éditions Fountain Publishers) mais ce n’est pas à ses publications que la conteuse, poète et metteur en scène doit sa renommée mais à un feuilleton radiophonique, "Umumbanyi niwe muryango" (Nos voisins, ce sont eux notre famille).

Tout a commencé à l’école. "Quand j’avais 15 ans, j’avais un prof de maths qui était passionné de théâtre et nous a fait jouer " L’amour médecin " de Molière. L’année suivante, j’ai écrit ma première pièce et je ne me suis jamais arrêtée." Professeur de lettres à Bujumbura, Marie-Louise intègre une troupe de théâtre, "Les Modestes" ("parce qu’on n’avait pas de moyens et qu’on mettait tous nos salaires ensemble") qui "a rempli plusieurs fois le Centre culturel français entre 1982 et 1986". Pourtant, en 1986, Marie-Louise Sibazuri s’interroge : "pourquoi des gens qui ne parlent même pas français assistent à nos spectacles ? Cela me semblait bizarre, on a donc choisi de jouer parfois en kirundi et nous sommes devenus les "Geza aho", "arrêtons-la". Au début des années 90, la tension est palpable au Burundi et les quartiers de Bujumbura se "balkanisent". "Il y avait des quartiers hutus et des quartiers tutsis, on ne pouvait pas aller dans les quartiers des "autres". Depuis plus de douze ans, nous travaillions ensemble, Hutus et Tutsis, au sein de notre troupe de théâtre. À mes yeux, j’étais alors la responsable, il n’était pas question d’arrêter. Nous ne voulions pas entrer dans ce jeu qui n’était pas le nôtre et on a eu de la chance, pendant la guerre, il n’y a jamais eu d’attaque ou d’attentat dans un stade ou une salle de spectacle mais malheureusement, on ne le savait pas. Comme on ne pouvait plus se déplacer, sauf moi qui allais partout sans m’occuper des interdits, on a eu l’idée de filmer les spectacles et d’aller les projeter. Cela fonctionnait mais très vite, pendant le génocide, on s’est rendu compte qu’on se mettait en danger avec le matériel et il y avait trop de chemins inaccessibles à cause des attaques." Peu à peu, Marie-Louise Sibazuri réalise également que les spectacles filmés en faveur de la paix évoquant les conflits ethniques, le sida ou encore les droits des femmes ne touchent pas ceux qui en ont le plus besoin, l’électricité nécessaire à la projection restant une affaire de quelques privilégiés.

En 1995, l’ONG américaine Search for Common Ground installe un studio radio à Bujumbura et quand Marie-Louise Sibazuri fait part de sa frustration au directeur du studio Ijambo, il lui propose d’écrire un feuilleton radiophonique qui permettrait de toucher un nombre considérable de Burundais. "Je ne savais pas ce que c’était " Hélène et les garçons " n’était pas encore arrivé dans la région des Grands Lacs, explique l’écrivaine en riant à la cafétéria de l’Institut français du Burundi, là où tout a commencé. Il m’a alors expliqué que c’était un conte qui ne finissait jamais". En 1997, c’est le début de la grande aventure de "Umumbanyi niwe muryango" (Nos voisins, ce sont eux notre famille), une saga de plus de 840 épisodes, suspendue depuis le mois de septembre 2010 jusqu’à ce que la Belgique retrouve un gouvernement "On a eu un financement de la coopération belge 2009-2010 et on nous avait dit que le renouvellement fonctionnerait mais comme il n’y a pas de gouvernement, on ne peut pas réintroduire notre demande parce que "ce n’est pas urgent ".

L’histoire de son feuilleton est celle de deux familles voisines qui tissent des liens très forts : "le proverbe "le voisin, c’est d’abord lui la famille", est très ancré au Burundi. Avec la guerre, quand vous êtes en danger, c’est lui seul qui peut intervenir. L’une des familles est hutue, l’autre tutsie mais on ne sait pas laquelle est laquelle Je voulais démystifier cette idée des ethnies. Je parle de la manipulation des politiques, de la corruption, du sida, de la religion, de la vie quotidienne, de la paix, de la justice "

En 1997, la maison de Marie-Louise Sibazuri est incendiée et son mari menacé. Ils s’exilent finalement en 1998 avec leurs enfants en Belgique où elle a repris des études, mais elle ne quittera jamais le Burundi. Depuis quinze ans, elle vit dans les deux pays et continue à écrire : "Je raconte la réalité. Je connais tous les milieux au Burundi, j’écris ce que je vois, j’aime écrire la vérité, si j’avais cent vies, je ne manquerais pas d’inspiration". Au début des années 2000, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) la sollicite pour écrire un nouveau feuilleton radiophonique sur la vie des réfugiés rwandais et burundais dans les camps en Tanzanie. "J’y ai alors passé des mois et j’ai souhaité enregistrer les épisodes avec les voix des réfugiés. Très vite, je me suis rendu compte qu’ils étaient analphabètes. Le feuilleton compte plus de 300 épisodes et à la fin, tous savaient lire."

À combien de personnes cette femme affable et discrète a-t-elle redonné l’espoir ? Aujourd’hui, Marie-Louise Sibazuri continue à militer pour la paix et pour les femmes au Burundi ou depuis la Belgique, écrit des poèmes et des contes et s’applique à diffuser la culture de son pays. L’écriture est à ses yeux une zone de résistance. "Les écrivains ont un rôle primordial à jouer dans la société. L’écrivain est la voix du peuple, des "sans-voix". Souvent les artistes osent dire des choses que beaucoup ne peuvent exprimer et même dans les pires dictatures, les écrivains y sont toujours parvenus. Le monde ne sera jamais parfait, il faut continuer de dénoncer les injustices et défendre la paix, et cela passe par les écrivains." Quant à l’initiative de l’association Sembura qui a créé une plateforme culturelle dans la région des Grands Lacs africains pour promouvoir la littérature "Honnêtement, c’est fantastique. Dans la région, il y a beaucoup de talents, mais c’est comme une source souterraine, je suis sûre qu’il suffit d’un coup de pouce pour que l’eau jaillisse."