Mélanie Godin présente les 70 ans des "Midis de la Poésie": "Proposer de la poésie à différents publics"

Rencontre : Marie-Anne Georges Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Cocteau y a été invité. Senghor et Aragon, aussi. Parmi tant d’autres. Cette année, les Midis de la Poésie ont 70 ans. 

La saison dernière, Alain Badiou y a marqué les esprits. “Un des plus grands philosophes des XXe et XXIe siècles. Quand il est venu aux Midis, le 19 décembre 2017, il a réussi à remplir le Théâtre national un midi, un jour de grève”, se souvient Mélanie Godin, qui entame sa 8e année à la tête de la vénérable institution. Et pour 2018-2019, Yasmina Khadra (le 4 octobre au National, où Vincent Hennebicq monte la version scénique de L'Attentat) affiche complet. Mais il ne faudrait pas s’en tenir qu’à ces noms porteurs. “Il y a des salles qui débordent, d’autres qui sont à moitié remplies, parfois aussi des événements plus confidentiels.” Cela fait partie des choix de la direction.

Depuis son arrivée, Mélanie Godin a réussi à donner un souffle nouveau aux Midis de la Poésie, à les moderniser tout en douceur, avec diplomatie – histoire de ne pas bousculer les membres plus âgés du conseil d’administration. Dans le paysage des lettres belges, l’institution est petite, essentiellement soutenue par une subvention du Service des lettres. À l’époque de leur création, les Midis, imaginés par des bénévoles, ne bénéficiaient pas de subsides. “Cela restait quelque chose porté par des passionnés. À un moment donné, c’était quasi une fierté de dire : la poésie n’a pas besoin de sous pour fonctionner. Cela tournait - et continue de tourner, d'ailleurs - au carnet d’adresses. Maintenant, on est dans un mouvement de professionnalisation.”

Un concept importé de Londres

En 1948, Sarah Huysmans – une femme ! ce qui n’est pas rien pour l’époque – fonde avec le poète et haut fonctionnaire du service des Arts et Lettres Roger Bodart, les “Midis de la Poésie”. Fille du ministre Camille Huysmans, elle se trouve à Londres durant la guerre. Entre 1940 et 1945, des Midis musicaux animaient la capitale anglaise car, durant ces temps tourmentés, on sortait peu le soir. De retour à Bruxelles, elle importe le modèle. En musique d’abord (avec les “Concerts de Midi”), puis en poésie. “À l’époque, les gens faisaient une vraie pause à midi – deux heures. Lors de certaines rencontres, on pouvait parfois compter 1000 personnes dans l’assistance” , dit Mélanie Godin. Aujourd’hui, les employés ont une pause moins étendue. “C’est pourquoi on touche un public de personnes qui ont plus le temps. Elles sont pour la plupart retraitées – jeunes (d’une soixantaine d’années), mais aussi plus âgées. On a également des étudiants et des professeurs. Avec des séances classiques (Baudelaire, Rimbaud), on peut faire 400 à 500 élèves.” 

Ceci dit, la poésie demande un important travail de sensibilisation pour toucher un plus grand nombre. “On doit aussi tenir compte des thèmes qui vont amener du public. Malheureusement, cela entre en ligne de compte. On fait du confidentiel, mais on ne peut pas faire que ça”, constate Mélanie Godin. Car il y a des incontournables. “Il y a des lignes directrices, parce qu’on est conventionné. La Fédération Wallonie-Bruxelles nous demande un certain nombre de rendez-vous par an qui comportent un pourcentage d’auteurs belges. Il y a aussi des grandes lignes définies par le conseil d’administration. Et puis, les idées apportées par l’équipe ainsi que par un comité de programmation externe – composé de poètes et de directeurs de théâtre – qui est sollicité 2 ou 3 fois par an.”

Mélanie Godin planche sur la prochaine saison  : “Il y a l’événement Europalia où le pays à l’honneur est la Roumanie. J’ai déjà trois, quatre idées”, sourit notre interlocutrice. “Elle déborde d’idées”, relève Victoire de Changy, son assistante. Dont la mise en place d’un festival à Port-au-Prince en 2019. Avec la venue du Haïtien Lyonel Trouillot (31 janvier) à Bruxelles. "C'est nouveau, cela s'inscrit dans le développement des Midis, étendre notre réseau, avoir des moyens provenant d'autres horizons, faire venir des artistes originaires de pays lointains." Ça, c’est pour une décentralisation internationale. Et pourquoi pas une délocalisation des événements bruxellois dans les grandes villes wallonnes? “On a déjà fait des tentatives, mais on manque de moyens. Par contre, dans les nouveaux projets, pour les cinq ans à venir, on voudrait faire quinze Midis de la Poésie (pour le moment, on en fait vingt) dont cinq qui tourneraient. Avec de vraies créations. Les Midis deviendraient producteurs de lectures spectacles avec des résidences.”

À côté des Midis "midis", des Goûters et des Apéros

Les Midis de la poésie se déclinent dorénavant aussi en Goûters et en Apéros. “On a ouvert l’éventail pour proposer de la poésie à différents publics, à différents moments de la journée pour quasi faire le tour de l’horloge. Pour le 31 janvier 2019, on a comme idée de réaliser un vrai midi-minuit. Au Théâtre national”, annonce Mélanie Godin. “Les participants au goûter sont acteurs. Pendant deux heures, ils font de la poésie. Il y a des consignes, avec des artistes qui sont là pour vous emmener quelque part mais, néanmoins, vous êtes dans ce moment intemporel, poétique, où on vous offre deux heures de poésie dans votre vie. Vous n’êtes plus dans une posture passive d’écoute, cela se fait ensemble”, s’enthousiasme la jeune directrice. La poésie s’immisce alors dans d’autres formes artistiques comme les arts plastiques, la danse, le théâtre, les arts sonores. Quant aux Apéros Poésie, ils convient des artistes qui se produisent sur scène. Le 26 octobre, des étudiants de l’IAD (Institut des arts de diffusion) diront des textes de Kate Tempest, Sonia Chiambretto et Alexandra Badea, une belle sélection de voix féminines engagées. “On essaie de trouver des jeunes comédiens qui s’intéressent aux textes et, donc, on collabore avec des écoles d’art.”

Pour revenir aux Midis "midis”, Mélanie Godin insiste pour relever que les invités ne viennent pas y parler d’eux, ce qui différencie les Midis des rencontres littéraires classiques. “Parce qu’il n’y a pas d’enjeu, en soi. C’est une envie de partager  : qu’est-ce qui est poétique pour la personne invitée et qui peut trouver du sens et qui peut nourrir les autres  ?”

Cette année, le Français Yannick Haenel (4/12) “dont l’œuvre romanesque transpire la poésie, qui est un grand lecteur de poésie, mais qui n’écrit pas de poésie, va venir parler de son rapport particulier à celle-ci.”

Dans la même veine, Jaco Van Dormael (16/10) aura carte blanche. Généralement, le réalisateur et metteur en scène belge refuse les sollicitations parce qu’il en a trop. Mais là, il trouve du sens à la demande des Midis : “Il adore lire à voix haute et on ne le lui demande jamais.”

Qu'est-ce que la poésie ?

Le message que Mélanie Godin et Victoire de Changy veulent répandre : la poésie est partout et pour tous. Elles espèrent que la programmation des Midis le reflète. Mélanie Godin cite l'auteur américain Lawrence Ferlinghetti (1919) : "La poésie, elle ne vaut rien et par conséquent, elle n'a pas de prix. La poésie est le parfum de la résistance" ("Poésie, art de l'insurrection") "On est dans une époque où de plus en plus de gens entrent en résistance. La poésie est liée à une forme de révolte. La poésie est populaire dans des pays où les gens sont en révolte, où la situation est difficile. Le Palestinien Mahmoud Darwich (1941-2008) remplissait des stades. C'était une icône. les poètes sont des porte-parole."

Quand elles emploient le mot "poésie", à quoi pensent-elles ? Pour Mélanie Godin, "cela peut-être plein de choses, c'est ça qui est beau. Il n'y a pas une définition de la poésie. Elle change en fonction de nos humeurs, de ce qu'on vit. Moi je pense que la poésie, c'est ce qui nous fait vivre, ce qui nous tient, ce qui donne du sens. Souvent, les gens se raccrochent à la poésie pour trouver du sens à ce qu'ils font." 

Victoire de Changy enchaîne : "Quelque chose qu'on ne peut pas vraiment qualifier mais qui vit. Quand on voit quelque chose qu'on trouve vraiment poétique, comment expliquer que cela l'est ? ça ne s'explique pas vraiment, c'est du ressenti. Quelque chose qui nous tient en vie, c'est vraiment ça", insiste cette dernière.

Et vous lecteur, quelle fonction donnez-vous à la poésie ?

Rencontre : Marie-Anne Georges

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM

RECO llb_sb_1

RECO llb_sb_2

RECO LlbSb3

RECO llb_sb_4

RECO llb_sb_5

RECO llb_sb_6