Livres - BD

En marge de la rentrée éditoriale des bandes dessinées (qui s’annonce, une nouvelle fois, massive quantitativement) la revue "Textyles" consacre un imposant dossier à "la bande dessinée contemporaine", dirigé par Björn-Olav Dozo et Fabrice Preyat. Ceux-ci commencent, fort justement, par une question que jugeront encore impertinente certains : peut-on encore parler aujourd’hui de "bande dessinée francophone belge" ? Pour dresser cet état de lieux d’un art qui n’a plus rien à voir avec la bande dessinée de (grand-) papa, Floriane Philippe commence par retracer l’évolution du paysage éditorial en Belgique francophone, jusqu’au début des années 1990.

Après avoir resitué les origines du basculement du centre créatif de la Belgique francophone vers la France, à partir des années soixante, Tanguy Habrand revient sur la "récupération" de la bande dessinée contemporaine, dénoncée en son temps avec virulence (et beaucoup de partialité) par Jean-Christophe Menu dans son fameux pamphlet "Plates-Bandes" (2005). Menu oubliait peut-être - et Tanguy Habrand le rappelle à la lumière des faits - que certaines « récupérations » se sont faites avec la complicité consciente d’auteurs soucieux de toucher un plus large public et d’un peu mieux gagner leur pain. A cet égard, le phénomène est d’ailleurs moins présent en Belgique où, comme le rappelle Erwin Dejasse, la mouvance alternative (FRMK, La Cinquième Couche, L‘Employé du Moi), plus radicale encore esthétiquement que ses cousins français, se répand moins chez les éditeurs classiques. Mais la bande dessinée contemporaine a su aussi évoluer à l’intérieur de l’industrie. Laurent Demoulin cite en exemple le Liégeois Jean-Philippe Stassen, à qui l’on doit "Le bar du Vieux Français" (Aire Libre), mais aussi les illustrations du roman de Joseph Conrad "Au Cœur des Ténèbres" (2006) et le fameux "Déogratias" (2000), évocation du génocide rwandais. Stassen, comme des Emmanuel Guibert, des Etienne Davodeau ou des Renaud De Heyn (pour ne citer que trois autres exemples), passe avec aisance du récit graphique « classique » à l’illustration en allant jusqu’au reportage dessiné (avec la subjectivité assumée héritée du new journalism anglo-saxon), le tout en préservant une lisibilité à même de toucher un large public. Une partie de l’œuvre de Stassen s’inscrit d’ailleurs dans un autre genre devenu considérable ces vingt dernières années, le récit de voyage, que David Vrydaghs relie à l’autobiographie et au reportage dessiné, deux autres veines de prédilection d’une nouvelle génération - Björn-Olav Dozo consacre lui-même quelques "notes" au dernier. Frédéric Pâques revient, lui, sur Joe G. Pinelli, alias Bertrand Dehuy, figure méconnue de la BD autobiographique. Les styles et démarches esthétiques de Michaël Matthys et Olivier Schrauwen sont encore décryptés par Clément Dessy et Gert Meesters. Autre évolution récente : l’intensification (le phénomène n’est pas neuf) de la féminisation de la bande dessinée. Laurence Brogniez isole la Québecoise Julie Doucet et la Belge Dominique Goblet.

Enfin, Erwin Dejasse évoque la dernière évolution qui touche la bande dessinée comme toutes les formes d’expression : la diffusion numérique. Du côté des éditeurs, on cherche à adapter le fonds de commerce existant à la technologie (la plate-forme Izneo, cf. "La Libre Culture" du 18/08). Pour les auteurs, cela peut être une nouvelle vitrine (le blog d’auteurs, souvent émergent) ou un espace d’expérimentation formelle (les sites Internet 40075 km et grand papier.org lancés par le collectif bruxellois L’Employé du Moi). Preuve que, contrairement à ce qu’affirmait naguère le directeur éditorial de Dupuis, Philippe Vandooren, il y a encore beaucoup à inventer. D’où l’intérêt d’un tel état des lieux : savoir où l’on est permet de savoir où l’on va.

Textyles n°36-37, La bande dessinée contemporaine ss. la dir. de B.-OO. Dozo et F. Preyat / Le Cri 332 pp., env. 22 €