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Notre concitoyen Frans Lemaire a publié, il y a trois ans, une somme remarquable sur l'histoire de la musique juive du temps des Psaumes et du Temple jusqu'à nos jours. J'ai rendu compte ici de sa richesse avec admiration. Je sors avec un enthousiasme semblable de l'ouvrage où il raconte ce que furent le destin et la musique dans l'ex-Union soviétique, de la Révolution de 1917 aux plus récentes révélations d'oeuvres et de compositeurs tenus sous le boisseau ou persécutés par le parti communiste et sa police.

PLUS DE 400 COMPOSITEURS

Plus de quatre cents compositeurs ont fait l'histoire de la musique russe au XXe siècle. Le grand mérite de Frans Lemaire consiste à retracer leurs parcours, non dans la seule perspective musicologique, mais dans le cadre politique et culturel de la société bolchevique. Musique miroir de la sinistre suite de guerres, de famines, de déportations, de censures, d'émigrations qui s'est prolongée pendant soixante-dix ans (le régime nazi n'en a duré que douze!). Musique ostensoir des souffrances, des deuils, des révoltes, d'hommes et de femmes victimes d'une idéologie qui leur refusait la liberté de créer, d'exprimer ce qui fait l'inaliénable authenticité de tout être. Musique, enfin, de l'espoir de ceux qui, sous la terreur, n'ont cédé ni aux menaces ni à la désespérance, mais ont persisté à croire en ce qu'il y a de plus noble et de plus pur dans l'âme et l'art russes.

La secousse sismique d'Octobre 1917 a installé un pouvoir qui n'aura de cesse d'imposer un art officiel seul légitime. Cette prétention pèsera sur la vie entière d'un Chostakovitch ou d'un Alfred Schnittke, tandis que les musiciens serviles seront couverts de privilèges et de prix, et que d'autres tels Mossolov, Roslavets ou Karamanov seront éliminés de la scène musicale. Bien sûr, l'auteur a dû se borner; son livre n'en comporte pas moins les biographies des 83 compositeurs les plus significatifs, tandis que Stravinski, Prokofiev et Chostakovitch reçoivent des traitements exhaustifs.

Ce n'est pas un mince paradoxe que le pays le plus tyrannique du siècle dernier ait produit les trois compositeurs les plus joués de par le monde (les trois autres étant Debussy, Bartk et Ravel). Stravinski, dont toute la carrière se déroula dans l'émigration; Chostakovitch, dont toute la vie fut confinée à l'intérieur des frontières de l'URSS; Prokofiev, qui, après des années fécondes dans l'émigration, décida de rentrer en Russie pour y connaître une suite de déconvenues et d'avanies. Trois destins exemplatifs du plus large destin musical russe.

Si Frans Lemaire respecte la succession chronologique des événements, il a l'art d'aménager des ronds-points qui polarisent des courants ou des situations. Il en va ainsi de l'affaire «Lady Macbeth de Mzensk», qui connut successivement la création triomphale (1934-36), la condamnation (1936) et la réhabilitation (1962) de l'opéra de Chostakovitch; des musiciens de l'émigration d'après 1917, souvent accueillis par les juifs d'une première émigration qui avait fui la Russie antisémite, et auxquels l'Amérique doit ses plus grands noms: Irving Berlin, George Gershwin, Aaron Copland, Leonard Bernstein.

DES FEMMES DE PREMIER PLAN

On ne s'étonnera pas de trouver un chapitre subtilement intitulé «Les Juifs et la musique russe, les Russes et la musique juive». Autre chapitre passionnant: les compositeurs d'après 1965, qui cherchent leur voie entre modernité (sérielle, post-moderne) et spiritualité (par le biais de Bach, de la musique baroque, des liturgies orthodoxe ou judaïque, de requiems), pour briser l'étau d'un matérialisme officiel asphyxiant. Une surprise, enfin, du moins pour les non-initiés: la musique au féminin, dominée par la doyenne Galina Oustvolskaïa (Petrograd, 1919) et Sofia Goubaïdoulina, qui vit aujourd'hui près de Hambourg et à qui Lemaire rend ce bel hommage: «Prêtresse de l'unité perdue de l'Orient et de l'Occident, elle fait du silence et de l'éternité son acmé, retrouvant ce que la musique ocidentale a si souvent perdu, la simplicité, l'écoute intérieure, les dimensions du sacré».

© La Libre Belgique 2005