Livres - BD Rencontre

Nam Le aime l’eau. Elle qui l’a porté, alors qu’il n’avait que quelques mois et qu’un bateau de fortune l’arrachait au Vietnam pour le mener en Australie. Elle qu’il ne doit pas manquer de contempler depuis Cassis, où il est actuellement en résidence d’écrivain. Avec "Le bateau" (cf. "Lire" du 18 janvier), le jeune auteur installé aux Etats-Unis, où il est rédacteur en chef chargé de la fiction à la "Harvard Review", a signé un recueil de nouvelles de haute tenue. Parcourant le monde et ses blessures, ses sept textes posent sur l’homme un regard d’une confondante acuité et d’une touchante maturité. A découvrir sans attendre.

Au début, vous écrivez : “Je n’ai jamais été autre chose qu’un trafiquant de mots”…

Il y a plusieurs motivations derrière cette affirmation du personnage, qui se nomme Nam : quelque chose de sérieux, de cynique et même de désespéré. De sa part, c’est une sorte de soulagement, une liberté, parce qu’il sait ce qu’il veut faire et, en même temps, il se sent piégé.

Et vous, en tant qu’écrivain, êtes-vous un trafiquant de mots ?

Absolument. "Trafic" est un mot important pour moi, parce qu’il illustre une transaction - ce qu’est l’écriture pour le lecteur - et renvoie également à un côté illicite. Je pense que ce que fait un auteur doit être subversif.

Dans la première nouvelle, vous choisissez la voie autobiographique pour montrer les limites de l’authenticité. Mais ne devons-nous pas accepter que la subjectivité d’abord, la traduction en mots ensuite, trahit toujours ?

Pour moi, en tant qu’écrivain, il n’y a pas une réalité objective. D’autant que le langage est un code. Il y a tant d’imprécisions, rien n’est en relation de face à face. Cette première nouvelle ne pointe pas seulement les limites de l’autobiographie et de l’authenticité mais aussi de la communication, du langage.

Même entre un père et un fils, ou entre de proches amis…

Et pas seulement avec les autres, mais aussi à l’intérieur de nous. Il y a une distance entre ce que nous ressentons et la manière dont nous décrivons ce ressenti, entre ce que nous pensons et la manière dont nous transmettons nos pensées.

Dans “Ici, Téhéran”, vous posez la question : qu’est-ce qui est réel ?

La question qui est très présente dans ce texte est épistémologique : comment savons-nous ? Parce que chaque élément que les personnages (Sarah ou Parvin) croient ou pensent connaître, sur elles-mêmes, la société ou la culture dans laquelle elles vivent, est attaqué dans cette histoire. Et on en arrive à la conclusion que rien n’est réel, parce que vous pensez connaître les choses, mais vous ne pouvez. D’autant que la réalité est instable.

Comment avancer avec cela ?

Nous vivons tous avec cela. Mais nous ne savons pas que nous ne savons rien. Ou nous ne voulons pas savoir. C’est si réconfortant d’avoir une fiction familière, en accord avec ce que l’on pense.

Il y a beaucoup de culpabilité dans les relations parents-enfants…

Tout le monde a des parents, ce qui rend cette connexion enfants-parents si puissante, si intéressante : elle existe sans condition. Nous explorons tous ce besoin d’appartenance, de solidarité, de communauté et, en même temps, nous voulons l’indépendance, nous définir selon notre propre volonté. Je pense que cette équation devient vite insoluble entre parents et enfants, sans qu’on puisse y échapper. Il y a de la culpabilité, car cela ne peut être autrement. D’autant que nous sommes si imparfaits et que tout n’est jamais entièrement bon, ni entièrement juste, même venant des parents.

Les lieux, les destins… sont très différents dans chaque nouvelle. Qu’est-ce qui vient en premier : un endroit, une voix, un thème ?

C’est différent chaque fois. Pour "Revoir Elise", par exemple, tout commence avec l’image entêtante d’un père marchant dans un hall et voyant sa fille comme une statue blanche sur la scène : il ne peut ni voir son visage, rien qui la distingue dans la lumière. Je ne sais d’où vient cette image, mais elle portait en elle toute l’émotion que je voulais transmettre. Ce n’est pas facile d’expliquer ce qu’est une histoire. Parfois, c’est juste la description ou la définition d’une émotion.

Les lieux sont très différents. Comment les faites-vous devenir vivants : par des lectures, des voyages, par l’imagination ?

Je voyage, je fais des recherches, et j’interroge les autochtones. Je n’ai jamais été à Téhéran, j’ai été au Japon mais pas à Hiroshima, j’ai été en Colombie mais jamais à Medellin, et Halflead Bay est né de mon imagination. Le plus important n’est pas de représenter le lieu dans sa réalité, parce que chacun le voit différemment. Je n’essaie jamais d’être un ambassadeur de l’endroit. Mais chaque lieu a son histoire, ses traumatismes, et j’essaie de les traiter avec dignité et respect. Si le Téhéran de ma nouvelle n’existe que dans cette nouvelle, je veux qu’il y soit réel autant que possible.

Lily Tuck a écrit “Paraguay” sans jamais s’y rendre, ce qui a généré chez certains une vive émotion. La fiction n’autorise-t-elle pas tout ? N’est-ce pas un mauvais procès qui lui est fait ?

A un niveau plus profond, ces critiques n’ont pas de fondation, parce que vous ne pouvez prendre aucune phrase du livre de Lily Tuck pour la comparer à un passage écrit par quelqu’un qui a été là-bas, et dire : cela n’a pu être écrit que par quelqu’un qui s’est rendu sur place. Parce que tout peut être affirmé, imaginé, cherché, appris. Et puis la langue est artificielle, elle ne donne pas de lien direct entre la chose et son appellation, il y a toujours un fossé.

Derrière Hiroshima et Téhéran, vous montrez la vie quotidienne. Parce que nous connaissons ces noms sans toujours savoir ce qu’ils recouvrent ?

C’est en partie pour cela. Les deux histoires sont très différentes. Pour beaucoup, Hiroshima est un bref chapitre de l’Histoire, et tous les films, les documents disponibles ont été digérés. Quand j’appelle mon histoire "Hiroshima", je mets tout ceci sur la table alors que ce mot recouvre d’autres réalités. Pour Téhéran, je voulais être plus incorrect. Nombreux sont ceux qui pensent qu’ils en savent beaucoup sur cette partie du monde, tout en étant méfiants par rapport aux médias. Mais que savons-nous vraiment ? Est-ce fidèle à la réalité ? Que sommes-nous autorisés à savoir ? Qui est autorisé à savoir ? Qui peut arbitrer ? Ces questions sont importantes parce qu’aujourd’hui, il y a plus d’informations sur le monde qu’il n’y en a jamais eu. Mais on ne peut leur donner de réponse. L’important est de les mettre en avant. Comme écrivain, vous êtes conscient de cela sans rien revendiquer, vous n’êtes pas qualifié pour ce faire.

Henry ne dessine pas pour contenir sa peine mais pour garder Elise près de lui. Et vous, pourquoi écrivez-vous ?

Beaucoup de gens ont du talent, mais l’art qui m’interpelle le plus naît de la souffrance. Il y a l’idée grecque de catharsis, qui nous libère. En art, on tente parfois de garder sa souffrance, de la nourrir, parce que la souffrance est la vie, et qu’elle mène à l’urgence de l’art. Pas seulement parce que vous voulez être un témoin, mais parce que, souvent, la souffrance est l’expérience la plus intense, la plus réelle que nous pouvons connaître. D’autre part, Virginia Woolf a dit que rien n’existe vraiment si on n’a pas écrit à son propos. Cette belle idée d’écrivain s’applique aussi au quotidien de chaque jour.

Nam Le, "Le bateau", traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon, Albin Michel, 354 pp., env. 20 €.