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Quand, après un premier essai paru en 1993 sous le titre joliment inspiré d’"Éduquer pour l’éternité", Willy Deweert (15 juillet 1936) commit son premier roman en 1998, "Les Allumettes de la sacristie" (rééd. Points), il inventait proprement le genre du thriller mystique. Umberto Eco, à ses yeux, ne s’inscrivait pas dans cette veine romanesque et l’épidémie éditoriale signée Dan Brown n’avait pas encore frappé.

L’écrivain belge, qui avait été jésuite pendant une dizaine d’années et enseigna longtemps en classe de rhétorique au prestigieux collège Saint-Michel, à Bruxelles, connaît bien depuis longtemps les coulisses et arcanes de l’Église catholique. Il devait récidiver encore quelquefois sur le même mode avant de publier en ce printemps "Le Maître de la vigne".

Encore un passionnant rébus aventurier qui, suivant le registre de la mise en abyme - un roman dans le roman -, pourrait tout aussi bien se lire à la "manière arabe", soit en commençant par la fin. Du moins peut-on de la sorte résumer le propos, partant donc de ce "moine visiteur" qui coula quarante années de sa vie à l’abbaye bénédictine de Saint-Maur, en Bretagne, après avoir vécu une jeunesse fiévreuse dans une Allemagne emportée par la déferlante nazie.

Sans vouloir éventer le secret de cet haletant polar, relevons que Kurt Geissler, né à Berlin en 1921, eut tôt fait de s’affilier aux Jeunesses hitlériennes, dans un climat exalté par Wagner et "Mein Kampf". Une atmosphère rapidement frelatée, qui vit le jeune "idéaliste" en culottes courtes et manches retroussées bientôt contraint de fuir son pays pour s’établir à Zurich, au service d’une galerie d’art où il exercerait son génie de restaurateur.

Pris dans les rets d’une patronne au tempérament sauvage, une jeune et jolie dame nommée Helga Strausser, descendante d’une puissante banque de la place, il sera intimement mêlé aux turpitudes d’une caste de rupins prospérant effrontément sur les trésors confisqués aux Juifs. Complice forcé d’immondes forfaits qui remonteront jusqu’au Vatican, Peter Dreyer - ainsi rebaptisé par nécessité - est victime d’une maîtresse qu’il pense ne point aimer, dans le double lien d’une haine fascinée qui nous raconte l’histoire d’un pantin et d’une tireuse de ficelles.

Tandis que l’ouvrage dérapera encore en une suite de virages vertigineux, le futur moine, Nicolas Rambert, sans verser dans l’attrition et le remords - car le péché, ni plus que le miracle, ne participe guère de sa théologie -, cherche dans l’écriture, et à travers l’énigme d’une toile, à percer le sens de son expérience. Jusqu’à se demander si "le mal commis sous l’impulsion d’Helga, ma clé de voûte, servirait un dessein divin".

Le roman de Willy Deweert, d’une écriture soutenue et sans vaines afféteries, préserve jusqu’au bout la tension d’une paranoïa aiguë et d’une sensualité exacerbée. Où l’homme, en sa chair, n’est pas spontanément un disciple du bien.

Le Maître de la vigne Willy Deweert Desclée de Brouwer-Mols 380 pp., env. 21,50 €